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Vivre dans une société où notre travail nous définit

Opinions

Vivre dans une société où notre travail nous définit

«Sentiment de fatigue intense, de perte de contrôle et d’incapacité à aboutir à des résultats concrets au travail. » Ce sont les mots que l’Organisation Mondiale de la Santé a mis sur un fléau caractéristique de notre monde capitaliste moderne : l’épuisement professionnel, plus communément appelé burnout. Utilisé pour la première fois en 1969, le terme a d’abord été utilisé principalement pour désigner les problèmes de surmenage auxquels étaient exposés les professionnels engagés dans le domaine de l’aide à autrui (médecins, infirmières, enseignants…). Néanmoins aujourd’hui, le terme recouvre bien des définitions différentes et le fait que le surmenage puisse frapper n’importe quel professionnel, indépendamment de la nature de son travail, n’est plus remis en question.

Or le burnout, véritable pan émergé de l’iceberg de la souffrance au travail n’est pas un problème anodin et isolé. Véritable symptôme du cancer qui ronge le monde du travail ultralibéral d’aujourd’hui, il est même devenu, selon l’Association canadienne des compagnies d’assurances de personnes, la principale cause d’absence prolongée au travail. Dès lors, il apparaît important de se questionner sur ce qu’est devenu le monde du travail aujourd’hui. De fait, il semblerait en effet que victime des mutations liées à la globalisation des marchés, à la surenchère de la compétitivité et à la précarité de l’emploi, le travail ait finalement décidé de renouer avec ses origines étymologiques.

Ainsi, « sel qui conserve les âmes momies » selon Charles Baudelaire, « noblesse attachée à une étoile » selon Raoul Follereau, il semblerait que le labeur, longtemps flatté d’éloges dithyrambiques et élevé au rang de vertu par de nombreux penseurs soit finalement redevenu, pour bon nombre de travailleurs modernes, un odieux « tripalium ». C’est en en effet à partir de cet instrument de torture à trois branches, conceptualisé par les Romains dans le but de punir les esclaves rebelles d’une immobilisation forcée douloureuse, que fut autrefois inventé le mot « travail ». Or, en dépit des arsenaux juridiques mis en place dans les pays occidentaux, notamment à partir de la Révolution Industrielle, afin de rendre le travail moins pénible et d’en faire un outil d’épanouissement personnel et collectif, il semblerait que la course effrénée de la galère sans gouvernail du capitalisme ait déjà aspiré dans ses cales infernales les forces, et parfois les âmes de nombreux travailleurs.

© MAXIME VOIDY

« Je suis en burnout parce que je n’ai pas su me mettre de limites (…).La fatigue s’accumulant, j’ai fini par être moins performante. J’ai commencé à avoir des trous de mémoire, des moments de vide complets, jusqu’au jour où j’ai craqué. L’idée de travailler me donnait envie de vomir, je ne voulais plus me lever le matin, tout en ayant toujours du mal à partir le soir car ma conscience professionnelle me disait : « finis tous tes dossiers, n’aies pas de retard pour les rendre… ». C’est ainsi que témoignait dans Psychologies Magazine, une cadre de dans la fonction publique qui, progressivement, s’était enlisée dans les sables mouvants du surmenage. Conséquence de la chronicisation de son stress, usée de courir sans trêve après les dossiers, Isabelle est ainsi l’une des milliers de personnes contraintes chaque année de rendre les armes face à son impuissance à gérer sa quantité de travail.

A la manière des délinquants à l’époque de la grande Rome, parfois attachés au moyen d’une corde à un cheval en marche et condamnés à suivre ce dernier tant que leurs jambes les portaient, selon une étude menée en Belgique en 2010, ce sont ainsi près de 20000 personnes qui auraient été victimes d’un burnout au cours de l’année passée. Ce qui est saisissant dans le témoignage d’Isabelle dépasse d’ailleurs le caractère spectaculaire des dégâts potentiellement creusés par le travail. Ce qui est véritablement dérangeant, c’est que la jeune femme explique ensuite que dans son service les salariés pouvaient fixer librement leurs horaires. De plus en tant que fonctionnaire, elle avait conscience de pouvoir se contenter de respecter ses seules horaires de travail. Mais, soucieuse de bien faire, de demeurer « compétitive », « efficace », « utile », elle était en réalité devenue incapable de quitter son lieu de travail avant d’avoir bouclé tous ses dossiers. Insidieusement, malgré elle, elle avait finalement intériorisé la doxa de la culture capitaliste. Soumise à un système de valeurs fondé sur la concurrence et la compétitivité, elle en était arrivée à s’oublier en tant qu’individu doué de capacités limitées pour ne plus se concevoir que comme une machine, engrenage indispensable d’une longue chaîne de travailleurs voués à un but incertain. Et sur les rouages de ce petit engrenage, le sentiment de la nécessité du devoir avait pris le pas sur la réalité technique des tensions qu’il était capable d’endurer. Bouillonnante de stress, malade, Isabelle avait fini par exploser.

© MAXIME VOIDY

Mais toutes les explosions ne sont pas aussi fulgurantes que celles de cette loyale fonctionnaire. Le surmenage, c’est aussi bien souvent l’épuisement à petit feu d’un corps nié dans sa fragilité. Ainsi un cadre soumis à un rythme quotidien de 14 heures par jour et à de hautes doses de stress est-il beaucoup plus à même de développer de nombreuses pathologies physiques qu’un salarié travaillant 35 heures par semaine. Somatisé, son stress démultiplie ses risques de développer un diabète de type II ou de mourir d’un cancer par exemple. A l’extrême, la volonté forcenée de vouloir résister aux rythmes inhumains imposés par les nécessités de la concurrence frappe parfois les individus en plein cœur. Victimes du karoshi -terme japonais qui désigne la mort subite par épuisement nerveux au travail -des cadres paient de leur vie le culte qu’ils vouent à la performance. D’autres, incapables de tenir le rythme ou soucieux d’alerter l’opinion publique sur leur souffrance, préfèreront se donner la mort, parfois même sur leur lieu de travail, comme dans un acte de révolte désespéré contre le système qui a broyé leurs esprits et leurs corps. En cela, l’exemple des suicides consécutifs de 35 salariés de France Télécom entre 2008 et 2009 est sinistrement éloquent…

Dès lors, qu’appartient-il de faire ? Se convertir au dandysme ? Ainsi dans La Collectionneuse de Rohmer, par exemple, l’un des protagonistes dressait un éloge de l’oisiveté décrétant : « Je sers mieux la cause de l’humanité en paressant qu’en travaillant. Il faut avoir le courage de ne pas travailler ». A peu près à la même époque, en 1965, Henri Salvador chantait « Le travail c’est la santé, ne rien faire c’est la préserver. » Malheureusement, au cœur d’un système économique bâti sur l’autel de la valeur travail, unique déterminant de la richesse individuelle, il y a fort à parier que le fait de pouvoir s’épargner cette astreinte demeure à jamais le privilège d’une poignée de « happy few » dotés de moyens ou d’aptitudes suffisantes pour vivre du travail d’autrui. De plus, à dose raisonnable, le travail n’est pas dépourvu de vertus, bien au contraire.

Alors qu’il est le principal moyen de socialisation pour l’individu adulte ainsi qu’un élément constitutif de notre identité, il est probable que la précarité au travail et le chômage soient tout aussi nocifs pour notre santé physique et mentale que le surmenage. Forts de ce constat, nous pourrions être tentés d’imaginer de nouvelles législations destinées à protéger encore davantage les travailleurs face à leurs employeurs en imposant de manière plus contraignante des limites au temps de travail. Mais que faire lorsque le principal ennemi de l’employé n’est autre que lui-même ? De plus, les professionnels indépendants ainsi que les patrons sont tout aussi exposés au risque du surmenage et ne peuvent pourtant se voir imposer un temps de travail limité en raison de leur niveau de responsabilité et des enjeux liés à la compétition.

D’aucuns pourraient alors penser à renforcer la prévention par l’intermédiaire d’une médecine du travail plus vigilante, multipliant les contrôles auprès de tous les travailleurs. Au sein des entreprises, une fois formés en conséquence, les délégués syndicaux pourraient être chargés de tirer la sonnette d’alarme en cas de signes de surmenage rapportés chez un de leurs collègues. Mais alors que le burnout est un mal insidieux, bien souvent silencieux et rarement déclaré par ceux qui en souffrent, ces mesures palliatives ne permettraient sans doute que de panser les plaies provoquées par un mal ô combien plus viscéral.

© MAXIME VOIDY

En réalité, c’est la place occupée par le travail dans notre monde moderne qu’il appartient de reconsidérer. Devenu le terrain d’activité principal de la plupart des individus occidentaux, le travail est sorti de son champ initial. Au-delà d’une simple participation à hauteur de ses moyens physiques ou intellectuels à la vie du groupe, en échange de laquelle l’individu obtient les moyens de sa subsistance, le travail est ainsi devenu un moyen d’évaluation qualitatif de l’individu. Ce dernier n’est plus jugé sur sa valeur intrinsèque mais sur ses potentialités en termes d’efficacité, de rendement mais aussi de revenus et de statut social. Ainsi, en nous conduisant à utiliser le travail comme grille de lecture de la valeur sociale et économique d’un individu, notre système capitaliste débridé a généré d’indépassables inégalités individuelles et de profonds troubles de l’estime personnelle.

Nié dans son humanité, l’homme est trop souvent devenu machine et c’est toute une frange du monde du travail qui est désormais déshumanisée. Aujourd’hui, pour exister, l’individu doit demeurer compétitif ou mourir. Il est grand temps de faire marche arrière. Et cela commence très tôt ! Si dès le collège les enfants plutôt « manuels » n’étaient pas décrédibilisés et n’avaient plus le sentiment d’être orientés vers des voies de garage mais plutôt vers des métiers enrichissants, valorisés socialement et adaptés à leurs compétences, sans doute l’engorgement caractéristique des filières générales n’aurait-il pas lieu. Et des milliers d’individus, profondément malheureux car insatisfaits dans leur travail, ayant souvent été contraints de revoir leurs ambitions à la baisse après s’être engouffrés dans une voie qui ne leur convient pas, aimeraient leur métier au lieu de le subir. De fait, aimer son travail est sans doute la première condition pour éviter le surmenage. En cela, l’affinement de l’orientation des jeunes pourrait être une vraie solution. Par ailleurs, faire des lieux de travail collectif, tant dans le monde de l’entreprise que de la fonction publique, des endroits agréables et conviviaux équipés d’espaces de détente et laisser les salariés choisir leurs horaires de travail comme cela est fait dans certaines start-up américaines pourrait être une bonne solution pour éviter l’implosion.

Mais au-delà de ces mesures, il faut surtout en finir avec l’assimilation néfaste de la réussite professionnelle au bonheur. Si le travail peut en effet participer au bien-être, il n’en est en aucun cas le déterminant essentiel. Plus que la réussite et les revenus obtenus, c’est d’ailleurs l’aspect social et humain qui conduit bien des individus à être heureux d’aller travailler. Et si chacun ne dispose pas des mêmes capacités et potentialités, toute personne qui participe par son travail au fonctionnement de la société devrait pouvoir être fière et se sentir valorisée socialement. Œuvrant de son mieux dans le champ de ses possibilités, ne se sentant plus contraint de dépasser le seuil de ses compétences, le travailleur deviendrait alors moins vulnérable et renforcé dans son estime de lui-même. C’est ainsi un véritable message politique, en faveur d’un travail adapté à chacun et non aliénant qui devra être relayé dans les années à venir pour sortir du circuit infernal d’un monde du travail devenu fou.

-Ecrit par Timothé Gagnard

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