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Prologue : Petite mort

Invention

Prologue : Petite mort

 

« L’âge d’or 2.0 », la nouvelle série littéraire fictionnelle en exclusivité sur Impulsive. En 2015 ou en 2016, peut-être, le paysage politique se redessine, la France avance, quelque part, on ne sait trop où. A travers l’histoire bien personnelle des Hommes politiques actuels, les évènements sont décrits, racontés et perçus dans l’intimité du « je » intrinsèque à tout humain, homme d’Etat ou non. L’envers du décor de la scène politique, bien souvent imaginé, fantasmé, est ici esquissé humainement. L’auteur nous invite à découvrir sous un autre jour, celui de la vérité et du mensonge quotidien, les êtres  tourmentés qui nous gouvernent.

 

 

I. Prologue.
II. Chapitre I : à venir.
III. Chapitre II : à venir.
IV. Chapitre III : à venir.

 

 

 A quel moment est-ce parti en vrille ? Je l’ignore. J’avais un camarade à Sciences-Po qui disait que tout était la faute des Protestants. C’était faire grand cas de ces sympathiques persécutés.

Je me souviens, quand j’avais une douzaine d’années, à l’époque j’aimais faire du vélo dans les rues de Neuilly, un peu moins riches qu’aujourd’hui, et m’imaginer des histoires de sorcières qui me courraient après. Je n’avais pas d’ami.

Mitterrand se régalait de raconter qu’il montait sur les tables pour s’adresser à ses jeunes camarades. Moi, j’étais le petit gros qu’on laissait à l’écart. Mes amis de l’école primaire avaient eu vite fait de s’éloigner de moi pour ne pas m’être associé par les filles. Les filles et moi ça a toujours été une histoire tracassée. Ségolène me trouvait si charmant…

Je l’avais emmenée dans un petit restaurant en banlieue. Nous gérions ce réseau d’HLM à Chanteloup-les-Vignes. Ce nom résonne en moi comme un chant des temps anciens. Elle était belle avec son chemisier rose et ce côté première de la classe dégingandée.

Son père ne pouvait pas me sentir. Au début tout du moins. Puis il m’a accepté. Une fille politicienne, ça ne pouvait que lui déplaire. Alors, qu’elle convole avec un petit énarque grassouillet… La haine de la gauche, je l’ai apprise de nos pères.

Les militaires et leurs amis gaullistes. Je pensais les avoir battus. Et la fille Le Pen qui jure ma perte. Comment cela finira-t-il ?

J’ai attendu la croissance comme on attend la Vierge. Je suis las. Manuel peut bien reformer des gouvernements tout son saoul, je n’en suis plus.

Et la petite garce que Thomas m’a ramené… Elle me compare à Louis XVI dans mon dos… Je fais des efforts pour n’ouvrir aucun journal et elle vient me répéter les âneries de Marianne.

J’aurais dû rester avec Ségo finalement. Sexuellement c’est vrai que ce n’était pas trop ça. Elle me faisait une fellation tous les six mois. On aurait dit que c’était un cadeau d’une valeur incroyable. J’ai quand même fini par lui dire qu’elle ne savait pas s’y prendre.

Jamais je n’ai aimé comme j’ai aimé Ségolène. Cette soirée au restaurant reste mon plus grand souvenir. Ma main était sur la table, s’avançait, reculait, s’avançait, l’effleurait… Je l’attrapai au bout d’une demie-heure passée à réfléchir.

On aurait pu écrire tout un roman sur ces moments où l’on se dit : « Vais-je oser ? Vais-je le faire ? Elle doit m’avoir compris, elle doit se moquer de moi, elle va bientôt me rejeter sèchement, ce n’est pas possible, je n’ai rien fait pour mériter l’amour de cette fille…

Oh je l’avais mérité…

Elle but un dernier verre de vin. Du blanc. Ses dents étaient si belles, si blanches, un peu tordues aussi. Je me levai, la pris par le bras, lui glissai un baiser sur la joue pour prendre congé d’elle.

-François ?

Cette voix haut perchée si séduisante. Cette fierté de femme qu’on a envie de conquérir. Je l’ai entourée de mes bras, elle a penché sa tête en arrière. Ce n’était pas un recul, c’était un appel. Et je l’ai embrassée.

Julie ne m’aime plus. Elle voulait que je l’épouse il n’y a pas trois mois et maintenant elle ne veut plus que je la touche. Elle veut partir avec l’autre con… Il n’est pas président lui pourtant. Mais il paraît que je fais un drôle de président.

A ma place, Dominique se serait fait livrer des prostituées. Des putes à l’Elysée, ç’aurait été cocasse après tout. Pendant ce temps-là j’aurais été planqué à la Justice ou à l’économie. Je serais peut-être resté avec Valérie. Pauvre Valérie. C’est elle qui s’était éloignée de moi. Le temps passe parfois. Elle avait peur d’un retour de Ségolène. Mais elle a tellement changé. Il ne reste plus rien de sa désinvolture et elle est encore plus rigoureuse qu’avant. Elle a fait de Thomas un abruti psychorigide.

Je suis tellement fatigué. Je n’aurais même pas pu faire l’amour avec Julie si elle l’avait voulu. Je n’ai plus envie de rien.

L’Elysée m’a lassé. Chaque matin, je passe devant ses dorures et ses statues de cire. Les ministres font semblant de me respecter, ils ne devraient pas pouvoir venir me voir si souvent. Vers la fin, Montebourg ne voulait plus me parler, je lui en étais si reconnaissant.

Ségolène revient de temps en temps, je la regarde et je ne vois plus rien de ce qui était mien. Plus rien de ce sourire nocturne que je conquis jadis dans une rue de banlieue. Plus rien de cette belle fille avec laquelle j’imaginai finir une vie qu’on avait commencée ensemble.

Cette vie je la finirai seul. Mes amis ne me comprennent plus, ne savent plus qui je suis. Et ça les trouble encore plus que moi-même. Ils ne m’entendent plus rire et ne savent pas pourquoi. Ils doivent se dire que j’ai pris la mesure des embûches à venir. Mais c’est faux. J’ai compris que tout est terminé, que je suis juste bon à laisser la main, à laisser l’ouragan balayer mon cadavre et tout ce qui se montrera sur son passage. Après moi…

Je serai le premier. Avec un pistolet de collection. Un mousquet que je regarde souvent avec mélancolie. J’aime beaucoup les objets d’Ancien Régime, ces armes naïves qui ne pourraient pas blesser un homme à plus de vingt-cinq mètres. Mais à bout portant, je ne raterai pas mon coup. Et, s’il le faut, je tirerai plusieurs fois.

La France, parlons-en de la France, un pays que j’aimais tellement. Le pays des Droits de l’Homme, de la démocratie, de la parité que j’aurai participé à mettre en place, un pays d’égalité et de liberté. Le pays de la Révolution. En espérant qu’il n’ait plus à conjuguer la Révolution au présent. Ma mort l’aidera, j’en suis sûr, à trouver la voie la plus juste et la plus sage. J’aurai pu démissionner avant de me tuer mais je veux mon coup de théâtre. De toute façon ma vie est finie. Julie ne veut plus de moi et je n’ai jamais voulu d’elle. Je voulais être président pour faire comprendre au père de Ségolène que je n’étais pas un plaisantin. Aujourd’hui c’est un cadavre et sa fille, une dinde insupportable. Quelle tragédie de voir que sa vie a un sens et que ce sens est dérisoire.

A quel moment est-ce parti en vrille ? Peut-être est-ce quand Ségolène a pris son amant. Elle a éveillé la jalousie en moi pour la première fois. A l’époque je pensai au suicide tous les soirs en fermant mes volets. J’imaginais l’effet que cela produirait sur elle.

Puis, quand je suis devenu père de famille, cette idée m’a lentement quitté. Jour après jour, le bonheur me comblait. Sans jamais atteindre à nouveau la plénitude de ce mois de Juin 77, quand je respirais l’air du soir naissant au bras d’une jeune Ségolène en fleur.

Je ne crois pas en une vie après la mort. Et puis les suicidés vont en enfer. Mais comme j’aimerais revivre à jamais cet instant, purgé du passé, du futur, oublieux des soucis qui encombraient déjà mon âme à l’époque mais qui étaient devenus poussière sous ses yeux enchanteurs.

Ségolène, si je meurs ce soir c’est d’abord parce que, comme toi, je suis déjà mort depuis longtemps.

Quelques pas jusqu’à l’armurerie. Je suis décidé, je ne me raterai pas. Je tends la main, la crosse est froide. Le métal l’est encore plus au contact de mes dents.

 

-Rédigé par Lucie Chardon

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