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On a tous un copain qui s’est barré loin, loin. Voici l’ami Australien.

Récit de vie

On a tous un copain qui s’est barré loin, loin. Voici l’ami Australien.

Uluru, bananes et python

Eric HIsselli c’est un copain de lycée, certainement le meilleur, celui avec qui j’ai connu mes premières expériences d’homme jeune, à l’époque où Jimi Hendrix nous chantait “Are you experienced ?“. Nous aussi, nous avons tenté l’expérience, moi à la guitare, lui à la basse, tentant de suivre à notre sauce les groupes de rock dit “progressif“ durant quelques années. Nous nous étions connus au lycée Joffre à Montpellier, où nous étions alors une belle brochette de gentils trublions.  Les hasards de la vie nous ont peu à peu éloignés puis séparés, avant de nous réunir à nouveau de manière fort improbable.

Eric, né à Sfax en Tunisie, avait suivi ses parents à Charleville-Mézières à l’âge de quatre ans avant de rejoindre Montpellier sept ans plus tard.  Son père, agent du chemin de fer tunisien, avait continué sa carrière à la SNCF. C’est donc très naturellement que pendant ses deux premières années de fac en linguistique sauce anglaise, Eric a exercé comme garde barrière pour financer ses études, avant de devenir surveillant dans un lycée proche de Montpellier. Le voilà qui s’installe à ce moment-là avec une jeune infirmière avec laquelle il décide de partir à l’aventure en Amérique du Sud.

Un long périple les conduit d’abord au Guatémala, puis au Nicaragua en pleine guerre avant la chute du dictateur Somoza. C’est ensuite le Honduras, le Costa Rica, Panama, la Colombie en situation très instable, le Pérou et le Brésil, avec une première immersion en Amazonie. Eric et sa compagne passent sept jours à descendre le fleuve jusqu’à Manaus pour obtenir des visas, et y passent plusieurs semaines. Il rejoignent ensuite un ami en Guyanne française où Eric travaille  comme paysagiste durant six mois. Ils retournent ensuite au Brésil : c’est Bélem, puis Salvador de Bahia où ils passent trois mois pendant la période du carnaval. Ils filent ensuite plus au sud rejoindre un ami cameraman de documentaires. Là, les relations se tendent entre Eric et sa compagne. Il part seul à Brasilia pour la Bolivie, revient à Londrina puis au Paraguay, revient à La Paz en Bolivie où il est atteint de la maladie de l’altitude. Il file alors au Pérou où il suit les grands circuits touristiques. Lima sera le point final du périple. Il a entre temps renoué avec sa compagne, mais le retour en France sera fatal à cette liaison. Sa réintégration au pays sera difficile, le décalage des mentalités avec le vécu en Amérique latine est violent : “là-bas, les gens n’ont rien et vivent dans une certaine insouciance. Ici, les gens vivent dans des conditions de confort exceptionnelles et se plaignent en permanence“.

 

Il envisage de repartir au Brésil et entreprend finalement un voyage à cheval en Europe. C’est au cours de ce périple qu’un ami lui offre un poste de magasinier dans un supermarché en Suisse, où il fait deux saisons hivernales. Entre les deux saisons il trouve un job pour British Caledonien qui emploie des saisonniers, dont une jeune australienne, June. “A cette époque, pour moi l’Australie était juste un caillou planté au milieu de l’océan…“. June et Eric ne se quittent plus et effectuent une dernière saison en Suisse avant de rentrer en France. Se pose alors la question d’un séjour en Australie: ils se marient pour qu’Eric puisse disposer d’un visa permanent. Cap sur l’Australie, avec un large détour tout de même : Ils décident de passer par le Mexique, un dernier clin d’œil à l’Amérique latine, avant de passer aux Etats-Unis, par Los Angeles notamment. C’est ensuite Tahiti, la Nouvelle Zélande, où ils échappent à la mort dans un terrible accident de voiture, ce n’est pas leur heure ! De la Nouvelle Zélande, enfin l’Australie voisine ? Pas encore, puisque notre Eric n’a pas encore assouvi sa soif de découverte. C’est encore la Nouvelle Calédonie avec un séjour à Nouméa en pleine tension entre les canaques et les caldoches, un avant goût des relations plus sereines cependant qui peuvent exister entre blancs et aborigènes en Australie.

Enfin, Australie nous voilà, Eric et June débarquent à Sydney les poches vides et se retroussent les manches sans trainer.  “ L’Australie, c’est les USA à la sauce anglo-saxonne“, affirme Eric, je confirme! A peine le temps de renouveler leur mariage sur place, les voilà partis pour Yulara, à quelques kilomètres de Ayer’s Rock ou plutôt Uluru, le nom historique aborigène du grand caillou rouge planté au centre du pays: le Sheraton recherche des couples pour travailler sur son complexe, ils sont tellement fauchés qu’ils y débarquent en bus, j’ose à peine imaginer le périple depuis Sydney! Le Sheraton n’engage que des couples : à ce moment là il y avait tellement rien à faire là-bas à part travailler, que les célibataires craquaient en moins de deux. Cela a à peine changé : imaginez vous vivre à 473 km du premier supermarché ou de la plus proche salle de cinéma, en vase clos avec pour seule compagnie les collègues de travail et les touristes de passage au milieu de nulle part. Eric s’occupe là de l’entretien des espaces verts, un vrai challenge en zone semi désertique. Il s’engage aussi dans la brigade des pompiers pour s’intégrer et passer le temps:“ à Uluru il n’y a pas de forêt, quasiment pas de risque d’incendie, notre activité principale était d’organiser des brûlis préventifs“. Toujours pour passer le temps, Eric s’intéresse à l’informatique : “j’ai été un des premiers à acheter un computer à Alice Springs. Je codais, je créais des programmes pour les enfants, c’était pour moi une nouvelle expérience avec le langage. J’écoutais aussi beaucoup de musique. June travaillait en tant qu’infirmière pour les Royal Flying Doctors, l’assistance médicale volante qui porte secours aussi bien aux populations disséminées dans l’outback australien qu’aux baroudeurs imprudents largués dans le bush australien.

Uluru c’est aussi une relation étroite avec les aborigènes du territoire du Red center, que son employeur est contraint d’employer selon un quota défini. Pour Eric, “nous venons d’ailleurs, nous avons imposé nos modes de vie. Il est assez compliqué de travailler avec eux, ils n’ont pas de montre par exemple. Ils ont une belle culture qui reste encore solide, avec de profondes relations intergénérationnelles. Ce sont les plus jeunes qui sont déboussolés, en errance entre leurs traditions et les phares illusoires de la modernité. Fort heureusement, les codes ancestraux fonctionnent encore assez bien“.

La vie va ainsi deux années durant, avec un enfant qui arrive dans le couple, qui décide alors de partir sur la côte est à Dorrigo chez la sœur de June, une région entre montagne et plateau au dessus de l’océan, en bordure de la forêt tropicale. Le climat tropical a fait de Coffs Harbour, plus bas sur la côte, la capitale australienne de la culture de banane : “dans les annes 80/90 Coffs produisait encore pas mal de bananes, ce n’est plus le cas aujourd’hui“, une vraie curiosité locale qui fait la gloire du pays.

Ils achètent près de Dorrigo un terrain isolé en pleine nature et y construisent une maison en briques compressées de 10 kg qu’ils produisent eux-mêmes avec une presse fabriquée sur place. Ils vivent là comme des sauvages dans une caravane installée sur leur chantier. Par manque de moyens financiers, ils repartent travailler à Yulara, ils y resteront dix ans cette fois. Eric monte en grade dans l’entretien d’espaces verts grâce à son ancienneté, alors que le turn over sur place est conséquent. Deux autres enfants naissent pendant ce séjour à Alice Springs, où est implantée la maternité la plus proche.  Ce sont décidément les enfants qui les ramènent à nouveau à Dorrigo, où ils finissent de construire leur maison, en vivant encore dix ans comme des pionniers, loin du confort de la vie urbaine. Eric trouve un emploi dans une grande société qui replante des haies arboricoles dans les fermes du secteur. Il crée la pépinière de la boite et s’intéresse aux spécificités botaniques locales, que personne n’a vraiment recensées. Après dix années passées loin de tout, la pression des enfants les font se rapprocher de Dorrigo. Entre temps Eric est devenu responsable local de sa société, puis il reprend son activité quand cette dernière abandonne le territoire. Ils construisent à nouveau une maison, juste à la sortie de Dorrigo cette fois, avec une pépinière accolée à la maison.

Eric est aujourd’hui totalement intégré à la vie locale et australienne. A le voir tranquillement installé dans sa vie quotidienne, on n’imagine pas une seconde le périple qui l’a conduit jusque là. Le “Français“ est membre de la Chambre de commerce et d’industrie locale, il connaît parfaitement le territoire local qui a des airs de plateau lozérien par endroits. “Je suis devenu un spécialiste de la flore régionale, j’ai mis au point des procédures de germination, j’ai appris de façon empirique à maîtriser la reproduction de plantes locales : certaines ne produisent des graines qu’une fois par décennie“. June exerce  son metier d’infirmière à 1h30 de Dorrigo, leurs enfants vivent en Australie, une fille infirmière, l’autre en études d’infirmière aussi, alors que le fils termine des études d’ingénieur en réhabilitation des sols tout en pilotant un groupe de soft rock, comme papa dans le temps.

Où en est Eric dans tout ça, après son long périple de jeunesse, son installation désormais bien ancrée en Australie ? “Eloigné de ma famille française, j’en ai créé une autre ici. Pour les autochthones je suis “le français“, mais ma culture a basculé il y a bien longtemps, je suis définitivement australien. Je ne dénigre pas la France, qui reste pour moi un grand pays de culture et de générosité, mais chaque fois que j’y viens j’y constate un grand amateurisme, notamment sur le plan technologique: les escaliers roulants dans les gares et aéroports sont toujours en panne par exemple”! Il n’en reste pas moins que Eric fait sa revue de presse française chaque matin au petit déjeuner sur internet, tout en essayant désespérément d’enseigner le sifflement de la Marseillaise à son cockatiel, un petit perroquet australien. Le tout sous les regards vifs de ses chiens Ganoush et Pastis, un petit air du pays là encore.

L’ancien globe trotter est devenu un papa qui reconnaît que si l’un de ses enfants partait à l’aventure en Amérique du Sud comme lui en son temps, il serait “terrorisé“.

Et pourquoi “python” dans le sous-titre? “Un matin, j’entends du raffut dans mon pigeonnier, je vais y jeter un oeil, un python venait de s’y introduire et de manger un de mes pigeons. Je l’ai gardé là le temps de voir comment il allait digérer son repas. Je l’ai mis quelques jours plus tard dans la voiture pour le relâcher à quelques kilometres de la maison dans la forêt tropicale, en allant travailler“. Tout à fait australien, Eric!

 

 

-écrit par Claude Corbier

Impulsive by MC
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