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J’ai interviewé une mousson en été (1/3)

Récit de vie

J’ai interviewé une mousson en été (1/3)

La Mousson d’Eté, ce n’est pas une période étendue de pluie pendant les trois mois qui constituent ce qu’on appelle cette saison, et pourtant elle inonde. Elle inonde l’esprit humain avec de la culture, de la réflexion extraordinaire, de la clarté artistique. Je m’excuse bien en avance pour la subjectivité de ma pensée – je suis un aficionado ardent du théâtre, et je crains que cet article soit teint de cet amour que je porte au septième art. Malgré l’intention de poursuivre sur le ton le plus neutre envisageable, je me demande si cela est vraiment dans le domaine des possibles. La réception d’une pièce, d’un texte, se fait après tout nécessairement dans le subjectif, dans ce qui est imbu d’opinion, dans l’expérience personnelle, non? Je ne poursuivrai pas ce questionnement, puisqu’il a déjà donné raison à maints articles à son sujet, écrit par des personnes beaucoup plus aptes à une telle réflexion que je ne le sois. Plutôt, je me contenterai de vous faire parvenir des impressions, des ressentis, afin de vous mettre l’eau à la bouche, de vous transmettre cette envie de s’asseoir dans un siège inconfortable (en ce qui concerne la plupart des scènes, en tout cas), et de laisser ce monde vous envahir – et si ce ne serait que l’espace d’une heure. [Ndlr : Sont donc en gras les titres des différents spectacles/textes. Je m’excuse cependant de ne pas avoir pu assister à TOUS spectacles, quatre ont su m’éviter – ou plutôt je leur ai échappé, pour tout vous dire.]

L’inondation dramatique, et donc l’interview que j’en fis s’étendit tout au long de six jours. Au plus possible, je tâcherai de rester compréhensif, de faire suivre les événements dans un ordre chronologique, et de ne pas me perdre dans l’absurde et l’abstrait.

La première journée s’est passée comme lors de chaque conférence, chaque réunion, meeting, etc. – l’on arrive, bagages en main, est dirigé vers une salle où on rencontre les différents intervenants et organisateurs (qui tiennent, épaulés par des hommes politiques, des discours d’initiation) ainsi que d’autres stagiaires. Des personnes de tous les âges, de toutes professions mais qui partagent cette même passion qui les animera par la suite à tenir debout pendant ces six jours intensifs.

© Eric Didym


Le spectacle qui entame cette période ne prend que le temps d’un quart d’heure, et pourtant met tout le monde bien dans cette ambiance de la scène – Tambour, Coeur du monde. Il s’agit de la première partie d’un one-man-show en trois actes. Un homme et son tambour, qu’il fait battre au rythme de la vie, des années, du temps, de la déception, de l’atrocité, de la politique : un rythme de millions de cœurs, à défaut de moyen d’expression intelligible par l’espèce humaine. Le rythme d’une guerre Napoléonienne, de soldats mourants, de témérité de simples êtres.

© Eric Didym

Ce battement uni est immédiatement suivi par une mise en espace digne de son titre : elle opère la scission entre l’homo sapiens sapiens et l’homo sapiens economicus – peut-être uniquement economicus, qui saurait nous le dire. Récit traduit du suédois d’une réalité bien trop réelle, d’un monde trop tangible, trop sensible à son envergure et impact. Des vies, rassemblées, condensées dans un extrait de la société humaine. Une fille qui travaille au tabac, un homme qui y travaille par la suite. Des choses de tous les jours, banaux, quotidiens, placés en contexte et hors contexte. Une réflexion qui touche, qui ne soigne pas la brûlure mais l’aiguise, qui accentue l’incendie économique dans la forêt humaine. SDF, employés du tabac du coin, conjoints, métro-boulot-dodo, et quelque part parmi déception, désespoir et enfermement. Des portes de vie scellées par le doute et l’appréhension de pencher du mauvais côté, de substituer des chiffres, taux et pourcentages aux faits, événements, expériences. Presque égal à.

Loin de la terre, c’est là que nous emmène la prochaine lecture, qui ne dure elle aussi que quinze petites minutes. Il s’agit toutefois d’un quart d’heure hors temps et espace, extraordinaire au sens propre, présentant la métaphysique et métachimie de la vie humaine, des étoiles, et d’une tasse de café. Les molécules discutent entre elles, pour ne pas détruire l’image que nous avons de ce qui est réel, pour bien réussir leur rôle. Une voix d’intérieur par l’extérieur qui s’y est plongée, qui a relevé le défi. Le morceau du sucre tombe dans le récipient, et tout change. Le guide de comment voir son café matinal quotidien comme l’excellence qu’il est en vérité. Il nous enseigne d’attribuer une valeur aux choses qui a priori ne semblent pas en avoir. Le monde du monde, la vie du café et de l’écrivain – du locuteur premier. Autour, une femme qui veut fuir sa prison terrestre. Décoller, direction l’espace, d’un tabouret… pourquoi pas ? Tout est possible dans le domaine étrange de l’écrit.

© Eric Didym

Pour clôturer une journée mouvementée, remplie d’art et d’expression, l’un des intervenants se livre à nous corps et âme sous forme d’un impromptu. Un impromptu tellement vrai, sincère, tangible, qu’il donne l’impression de briser toutes barrières et limites existantes entre deux esprits distincts. L’auteur nous témoigne du conflit entre l’appréhension et l’acte final d’écrire. C’est rassurant, parce que partageable, intelligible, et en même temps profondément perturbant – le doute est universel et omniprésent, il n’y a pas d’échappement, pas d’issue de secours, pas d’extinction du feu dubitatif. Au contraire : il faut se laisser brûler, incendier, consumer, et renaître derrière. Même à 48 ans.

En fin de journée, les plus téméraires se retrouvent au bar, ou sur la piste de danse du chapiteau (du chapital, puisqu’il n’en existe qu’un seul, comme en dirait un de ceux-là). Ceux qui craignent ne pas être en état de se lever le lendemain se dirigent vers leurs chambres pour y songer à ce qu’ils ont vu et entendu l’espace de ce jour. Ou simplement pour s’écrouler sur leurs matelas, heureux de leur confort. En ce qui me concerne, je parlerais moins de courage et plus de folie de ne pas vouloir manquer à une seule seconde de cette Mousson. Je m’endors vers trois heures et demie, en réfléchissant à tout ce qui m’attendra encore éventuellement pendant ce séjour.

© Eric Didym
© Abbaye des Prémontrés

A six heures donc, le soleil se décide d’inaugurer la prochaine journée, et son éclat que je prends en plein œil m’arrache de mes songes. Pourtant, je ne lui en veux pas, je souris à l’idée d’avoir été réveillé par ce corps céleste : la nature appelle à création et réflexion. Je me réjouis de commencer le deuxième acte sur six – heureusement pas cinq, qui serait prémonitoire de la tragédie.

Après le petit déjeuner en commun, nous nous rendons à nos ateliers respectifs, en groupes de quinze personnes à peu près. Trois heures de « travail » intensif nous attendent, mais elles passent sans que personne ne s’aperçoive vraiment du temps. Je n’irai pas dans le détail puisque là aussi, cela constituerait un article à part entier, et ce n’est pas l’objectif. Sachez seulement que pas un seul des six jours je n’ai eu raison de regretter les quelques heures de sommeil de plus que m’aurait procuré l’annulation des ateliers.

Nous enchaînons donc sur Goodbye Europe : Lost Words, qui à mon égard est une véritable claque, ferme, tendue et violente de réalité sur fond de dérision et d’absurde. Il faut ridiculiser, faire rire jaune, ou vert comme le dollar, pour aborder une telle pensée. Dramatiser pour dédramatiser, calmer pour choquer. L’humain est une ressource exploitable comme toute autre, ressource finie à un moment ou un autre, mais pas irremplaçable. Déshumaniser pour faire l’appel de l’humain. Il est important de se souvenir : il ne faut pas l’économie pour vivre, il faut cet acte de vivre pour donner raison à quelconque économie. Manger pour vivre, et non pas vivre pour manger. Dépenser, calculer pour vivre, pas vivre pour chiffrer.

© Eric Didym

Ce qui suit nous est présenté sous un nom enchantant, presque jovial, aisément anodin : la ballade de la soupe populaire. Fidèle à son intitulé, il s’agit de théâtre populaire, du peuple pour le peuple. L’on assiste au récit et à l’exposition mélodieuse de la disharmonie, des faux accords de la pauvreté et des besoins essentiels non respectés dans la mélodie de la vie jouée au piano. Des tas de réflexions, de lieux communs, de proverbes représentés contemporainement, avec attention aiguë au moment présent, à l’actualité. Images réelles, construites sur base de mots, de paroles, de thématiques et de fond historique – une comédie musicale (dans cette mise en scène spécifique) d’une tragédie accentuée, qui fait remonter à la surface des faits oubliés, éventuellement même omis. Si seulement « ils étaient quelqu’un d’autre », ces gens qui attendent dans la file de distribution de nourriture. Si seulement.

A 20h30, suite à un dîner copieux, nous attendent donc encore quatre spectacles pour boucler cette deuxième journée. Dans la grande salle des lectures nous assistons à 100, un recueil de 100 petites bribes, de petites impressions d’une ville, d’un lieu de vie. Toujours le même coupable, dans le même entourage. Beaucoup d’humour, qui est entrelacé par des sonorités cassées tout du long, un indice du désaccord qui régit le scénario de manière subliminale. Lors de la conférence avec l’auteur, le lendemain, il confie ne pas avoir voulu, ni pu exposer cette ville dans sa splendeur réelle, retenu par des contraintes et obligations morales qui l’empêchaient de témoigner directement de son désespoir, de ce lieu qui l’avait décontenancé plus qu’anticipé. 

Etant personnellement de ce genre de personnes qui aiment les titres anodins, un peu obtus, dans l’espoir (pour la plupart bien-fondés) de se trouver face à des coups de génie, à de vraies petites pépites, la prochaine séance m’intrigue particulièrement : Programme 1 : linge délicat. Je vois une famille, ou un couple, qui « lavent leur linge » en public, qui se dépècent et argumentent, une pièce un peu comique mais qui reste critique face à la société.

© Eric Didym

Ce dernier vœu, je l’ai eu – entièrement. Par contre, l’histoire du couple ne fut que d’importance minimale. Il s’agit d’une rencontre entre deux femmes, comme de tous les jours. Le lieu élu est une laverie, à un endroit indéterminé – laisser flotter l’espace, pour appuyer l’universalité de la réflexion. L’une opère un jugement sur l’autre, qui elle réagit par un second jugement – antipathie et mépris qui sont cependant suivis par empathie et acceptation. Elles partagent leurs histoires de vie, récitent leurs expériences : un mélange prenant et touchant d’obscénités, d’impuretés, de blagues, d’appréhension et de tragédie. Progressivement, les deux femmes qui au début ne furent que des étrangères se rapprochent – la fissure prématurée dans leurs liens sera réparée par l’intermédiaire de la connexion initiale. Des différences parallèles et des difficultés partagées par deux femmes, sans que l’écart générationnel ne soit pris en compte.

Après cette excursion dans l’interpersonnel inouï, le Tambour : Coeur du monde roule de nouveau, pour son second tour. Imbu de légèreté, de vie et de plaisir, un air de fraîcheur. Le conte cette fois-ci est initié par une rencontre mélodieuse, la tour de Pise qui se penche pour embrasser notre musicien, et qui se redresse lors du refus – se serait-elle vexée ? « Tchiki-pas », ainsi s’appelle le rythme dominant, directeur de cette séance. C’est un guide à la fois doux et féroce, soft et violent, d’une force invraisemblable, qui embarque, qui envoûte. Il caresse les tympans, et lui fait subir des coups de marteau, en alternance, c’est une mélodie de vie. Hauts et bas, faiblesse et force d’un même son, joints, mélangés. L’on assiste à la magie d’un instrument et de son maître, qui n’est autre que son humble serviteur.

© Eric Didym

Pour clôturer une deuxième journée remplie d’aventures et d’excursions dramatiques, le prochain auteur se livre à nous, corps et âme. Son impromptu est doux, très proche de la terre, véridique – le moteur d’encre démarre lentement, se prépare à son plus étendue extension et torsion. Un point de vue intérieur, le suivi d’une journée banale, consciemment banalisée pour choquer, secouer, émécher. Le souvenir d’un alter ego, d’un ego passé qui aurait agi différemment, qui lui aurait tout fait pour venir à l’aide de cette pauvre personne dont il nous parle. Une fierté face à cette possibilité. Et pourtant, finalement, il est contraint d’admettre sa défaite, de se rende compte du besoin d’une victoire, aussi petite soit-elle. Et s’il se fait rembourser son « round-up », n’est-ce pas une activité quasi-écologique, saine, préservatrice ? Si l’on croit certains slogans, « il n’y a pas de petite victoire », après tout.

[Avant de vous laisser patienter pour la deuxième partie de cette « trilogie », je tiens à remercier très chaleureusement le photographe Eric Didym pour les superbes clichés qu’il a mis à notre disposition pour les fins de cet article ! Merci beaucoup !]

-Ecrit par Christian Schummer

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