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J’ai interviewé une mousson en été (3/3)

Récit de vie

J’ai interviewé une mousson en été (3/3)

Au début de la cinquième journée, nous sommes désormais bien plus proches de la fin que du début de cette excursion dans un monde parallèle, et qui paraît pourtant si lointain. Les esprits commencent à progressivement fatiguer, notre physiologie à présent dans une relation de coût-bénéfice avec la caféine ou la théine qui nous entretient dès le matin. Certains optent pour une demi-heure de sommeil en plus, laissant passer volontiers le temps imparti au petit déjeuner. Repas le plus important de la journée, certes, mais si un croissant et un café équivalent 30 minutes de repos oculaire et – avec un peu de chance – cognitif, la décision est vite prise. Là encore, je m’engage sur le chemin de la folie: si j’avais voulu dormir plus longtemps, je me serais couché plus tôt hier soir, et basta. Le croissant et le café m’importent peu – j’ai développé une dépendance a ce doux silence qui m’attend régulièrement au bord de l’eau longeant l’abbaye. Dans notre époque pressée et furtive, ce dernier s’est dévolu en ressource rare, non quantifiable, et d’énorme valeur.

Or, ce besoin secondaire -puisque uniquement créé par la vie en société- est ces jours-ci en concurrence directe avec le son habilement manipulé. L’élocution maîtrisée et les corps savamment contorsionnés l’emportent, une fois de plus, et nous sommes donc conviés -petit saut temporel – retour au futur- au début de l’après-midi au prochain spectacle : Oslo, Fuck them all and everything will be wonderful.

Que tous aillent se faire…voilà. Trash comme slogan, et pourtant ce que beaucoup d’entre nous aimeraient bien pouvoir dire ne soit-ce qu’une seule fois dans notre petite vie. Autour d’une table de cuisine se joue cette histoire totalement décousue de l’amour démesuré d’une mère pour sa fille qu’elle croît désespérément malade.  Elle fait venir des hommes pour lui faire l’amour à cette fille, qui ne peut plus sortir de son lit, elle fait tout pour qu’elle puisse continuer une vie plus ou moins normale. On y croit, vraiment. On a de la peine pour cette pauvre maman qui s’occupe du fruit de ses lombes. Jusqu’au moment où ce dernier se révèle être une poupée en plastique. Oui, nous avons été un peu déstabilisés par cette découverte nous-même, je m’en excuse. 

© Eric Didym

La mère rêve donc, avec sa meilleure amie, de partir loin, dans des pays de cartes postales, dans ce qui ressemble au paradis sur terre, comparé à leurs tristes existences, mais sans jamais vouloir quitter sa fille – les liens, même imaginaires, sont sacrés. Finalement, elle décide d’aller assassiner le président…il doit bien y avoir un fautif dans toute cette affaire, non ?    

Tandis que les esprits digèrent encore l’inconstance recherchée de ce texte, et que tout le monde se rend compte que ce n’était point un rêve, les corps sont déjà en train de mettre à l’épreuve l’ergonomie d’autres sièges, en attente du coup d’envoi de (les) petites chambres.

© Eric Didym

Nous faisons connaissance d’une fille arabe, de confession musulmane, qui déjeune avec le médecin de son père – un vieil ami de la famille. Cet homme semble avoir une autorité invraisemblable sur elle, bien qu’il soit marié avec une autre, et se permet donc de poser des questions à indiscrétion croissante, amenant à l’aveu de la fille d’entretenir une relation. Amitié, amour, méfiance et trahison se confondent progressivement jusqu’à ce que le situation semble aussi claire que le discours d’un potentiel élu à la Maison Blanche. Ce qui transparaît dans cette affaire espiègle est un fait indéniable : l’unique chose qui lie encore la fille à son habitation et donc son entourage –  omettant son frère qui n’attend que d’assumer l’autorité –  est son père. Ce dernier tarde à décéder, et cause donc maintes embûches à quelconque continuation, jusqu’à ce que le médecin n’y remédie. Une fois cet obstacle enlevé, la fille semblant si docile et opprimée révèle de manière lugubre sa vraie nature, et l’on ne peut que finir par se demander qui tirait vraiment sur les fils de qui. Les rôles de marionnettiste  et poupée(s) s’entremêlent, dissimulant la hiérarchie obscure de manipulation…un chef-d’œuvre qui admire la multitude des facettes possibles d’une seule personnalité.

© Eric Didym

Le plat « principal » d’aujourd’hui est l’Île Saline – récit de la vie d’une fille à et autour (de) l’orphelinat accompagné de ses malheurs, tourments, et déceptions. Un repas plutôt lourd sur l’estomac, si l’on considère la réalité effrayante de certaines situations, de certaines paroles auxquelles on aimerait ne pas être confronté. Kiev, ainsi elle s’appelle, accompagnée de Caire, Kyoto, New York,  filles d’une même situation, femmes mortes au début du texte. Elles veillent encore sur Kiev, la petite fille qui a partagé leurs rires, leurs larmes, leurs cris. C’est son cri qui résonne le plus fortement : un cri d’aide qui appréhende la vie et les conséquences des actes de chacun. Ayant agi à l’encontre des indications de Sœur Delhi, mère supérieure de l’orphelinat, Kiev est seule, Kiev souffre, Kiev se fait refuser l’entrée. Kiev essaie de se suicider, et échoue. Cette triste histoire est entrecoupée par des souvenirs de la vie antérieure, par l’insouciance puérile de quatre jeunes filles, qui ont pourtant toutes les raisons de s’inquiéter.  

L’ordre tient debout, et ainsi nous est soumis la troisième et dernière partie de loin de la terre. L’auteur y rencontre la jeune astronaute dont il raconte les aventures, et cette dernière est fort surprise par l’agencement de son appartement, de son existence tout court. Elle l’emmène finalement sur son prochain voyage, qui lui aussi s’entame à l’aide d’un tabouret a priori parfaitement anodin.

Si Brecht préconisait une rupture avec le quatrième mur, cette dernière partie le massacre et le reconstruit derrière, rien que pour le voir s’effondrer une deuxième fois. Le public s’est régalé, ça c’est sûr.

 

© Eric Didym

 

Acte six, le matin. Le réveil ressemble à une torture, les yeux clos refusent de s’ouvrir, et les neurones mastiquent toujours le festin des cinq jours précédents… du repos, s’il-vous-plaît, du repos. De loin, cependant, la partie logique du cerveau nous interpelle et nous dit qu’on ferait mieux d’arrêter de se plaindre, parce que c’est une opportunité unique et inoubliable. Oui, bon, tu as raison… allons-y pour la fin, courage !    

Lors du dernier atelier matinal, la priorité est à l’échange humain, et à la découverte de qui tous ces autres sont avec qui nous passons notre temps. Notre intervenant a laissé mûrir cette surprise jusqu’à la fin, afin d’éviter qu’il ne soit biaisé dans son évaluation des travaux et commentaires de chacun par un quelconque préconçu dû à l’âge ou l’occupation. Je le remercie entièrement de cette règle – il était plaisant de faire connaissance en dehors des contraintes et statuts de la société.

 

Un peu plus tard, à 14h, entame le dernier cycle quotidien dramatique avec Pays. Une première doléance à être prise en compte pour ce texte serait que dû à sa longueur nous n’avons pu assister qu’à des parties sélectionnées, la fin ayant notamment été gardée sous couvert. Ce que nous en avons vu suffit toutefois amplement à inspirer de l’intérêt en cette œuvre!
Une réfugiée se retrouve à Paris, en France, où elle n’est que durement acceptée par ses compatriotes. Elle fait l’effort indiciblement éprouvant d’apprendre une langue dont elle ne connaît ni l’alphabet, ni la syntaxe, et nous sommes donc témoins d’un processus d’intégration, d’assimilation – cette femme essaie de se reconstruire une vie ici, chez nous. Son entreprise linguistique est entrecoupée par des flashes de souvenirs qui lui restent de sa patrie: loin de l’idéalisation et de l’ignorance, elle se rappelle son interrogatoire violent tant au niveau physique que psychologique, où elle fut à la merci d’un officiel. La question prévalente qui se pose est celle de la définition d’une appartenance. Si l’on parle une langue, appartient-on à cette culture, bien que ses valeurs ne résonnent pas en nous? Et si les valeurs coïncident mais qu’on ne parle pas avec les mêmes mots? N’est-ce pas l’effort qui compte, ou l’économie nous a-t-elle perverties au point de ne savoir considérer plus qu’un produit?

© Eric Didym

Dans les yeux du ciel, le texte suivant, relate sous forme d’un monologue l’histoire d’une prostituée dans un pays arabe dont la vie est liée de près au printemps arabe. La péripatéticienne en hauts lieux sait tout du fonctionnement intime de son pays. Les politiques viennent pour qu’elle les batte, les fouette, les punisse de leur comportement immoral – ils échangent le châtiment physique contre l’absolution qu’ils s’octroient. Cruauté est payée en souffrance – mais finalement dans cette souffrance ils prennent plaisir. Cette excursion aux pays des mille et une nuit n’est point subtile, elle met sous les yeux des spectateurs ce qu’ils s’attendent, et ce qu’il a dû entendre des milliers de fois à la télévision, ou en lisant le journal, mais sans écouter ou sans y prêter l’attention nécessaire. Peut-être que si l’on choisit d’aller voir cette pièce, que là finalement le message arrivera à nos oreilles, à nos esprits anesthésiés par la masse et le surplus ? Que finalement au lieu de garder nos yeux mi-clos tout du long de notre vie, nous déciderons à les ouvrir, une fois pour  toutes ?  

Chaque bonne chose doit prendre sa fin, et ainsi je vous présente le dernier spectacle, la dernière exposition dramatique à laquelle nous étions témoins : Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembre. Sur scène, l’on voit trois personnes, dans une salle d’attente pour un concours de danse – disposition habilement trahie par la télévision dans le coin. Les deux hommes et la femme semblent toutefois ne pas être limités à l’aspect concurrentiel, et se connaître de plus près. Beaucoup plus près, puisque ce sont des amis de longue durée, et deux d’entre eux sont en couple. L’élément moteur principal est le qui pro quo, l’incompréhension et le mensonge qui se chevauchent et se confondent. Tout ce qu’ils savent c’est que leur ami devrait vraiment aller voir un psy, parce qu’il en a sacrément marre de ce monde. C’est un argument parfait aussi en ce qui concerne la crédibilité réduite d’une personne – va voir quelqu’un. Qui veut bien encore écouter les paroles d’une personne qui doit « aller voir quelqu’un » ? Il ne sait plus très bien lui-même ce qu’il dit… N’est-ce pas ? La force majeure aussi est considérée, et fait irruption dans cette petite salle d’attente coupée, à ce qu’il paraît, de toute réalité. Le seul coup de foudre que j’ai eu personnellement cependant est pour la façon dont les acteurs font comprendre qu’ils sont des danseurs. Chacun de leurs pas est rythmé, chaque déplacement étudié au millimètre dansant près.

© Eric Didym

La morale que j’y perçois ? Tout simplement, le karma fait mal, et d’autant plus si l’on y croit. Les guêpes de l’été finissent souvent par nous piquer encore en novembre, un bel aphorisme pour cette « vérité », vous ne trouvez pas ?

Fin. 
Non, ce n’est pas encore tout à fait terminé, manque une conclusion, non ?

Le dernier soir, autour de la musique de Gerard Watkins, nous dansons, nous aussi, parlons, racontons un amas de conneries ou d’anecdotes, rions, fraternisons. Tout pour oublier que demain, on ne sera plus ensemble. Pour éviter de dire nos adieux. Pour faire durer ce moment extraordinaire encore un peu plus longtemps. Les secondes se pèsent en or, en telle compagnie. Ce qui subsiste de cette excursion sont des numéros de téléphone, des adresses électroniques, des amis Facebook avec qui on engage des  discussions furtives lors d’une nuit d’insomnie. Mais avant tout, les souvenirs, ces petites choses magiques qui tourbillonnent dans notre esprit pour nous rappeler à jamais les joies qu’on crût oubliées. Merci, Moussonniens et Moussonniennes. 

[L’artiste sonne les trois coups, et voici le troisième, à l’occasion duquel je voudrais faire retentir ma gratitude envers le photographe Eric Didym pour ses magnifiques clichés, sans lesquels cette page paraîtrait bien plus triste. Cette fois-ci, c’est la fin ndlr]

 

-écrit par Christian Schummer

Impulsive by MC
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