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J’ai interviewé une mousson en été (2/3)

Récit de vie

J’ai interviewé une mousson en été (2/3)

Je commence la troisième journée au bord de la rivière qui se fraye son chemin derrière l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson, une tasse de café à la main,  en goûtant au silence épatant que cette petite distance du centre-ville nous procure. Silence, soleil et songes d’anticipation. Cette tranquillité, quasi-inquiétante,  entremêlée avec l’appréhension d’un bruit prochain qui viendrait l’interrompre, fut prémonitoire de la véritable gifle que les stagiaires se sont pris ensuite, en assistant à la lecture de Waste.

Pour vous transporter dans ce monde, imaginez le monde tel qu’il est… très fort. Encore plus fort. Maintenant, balayez PRESQUE tout. Il faut qu’il reste au moins des poussières. Des poussières de langage, poussières de lieux, poussières de rapports, poussières d’humanité… bref, poussières d’existence. Tout s’est écroulé, et doit donc recommencer. Au sein de ces ruines, un groupe de jeunes aux noms bibliques peinent à subsister, en service et à l’affront de personnages aux noms de principes sur-ordonnés. Sagesse et justice qui, jadis, ne se mêlaient que rarement, sont désormais en cohésion. Pas le choix. Personne ne l’a plus. Tout choix qui reste se résume comme ci : survivre, ou ne plus vivre. Garder espoir, ou baisser les bras. Se dire qu’un jour « je serai chef, je commanderai »… toutefois, le chef des démunis, n’est-il pas le plus démuni de tous ? Sur la bosse règnent le boss, le chaos, et la peur – l’ensemble de l’univers semble réduit à des approximations : approximation d’humanité, approximation de décence, approximation de proximité. Le langage lui aussi est approximatif – au lieu d’employer des mots clairs et bien définis, il suffit désormais de rester dans le même champ lexical, et d’application. De « peut-être » devient « éventuel », de «joindre » devient « adhérer ». Il doit bien servir à quelque chose : à s’exprimer, vaguement ; à communiquer… approximativement.

© Eric Didym

Juste avant que tu ouvres les yeux – l’étape suivante de la journée, un spectacle de rue. Le monde sert de plateau, un camion modifié de tribune. La pièce est un voyage à travers Pont-à-Mousson, cette ville qui nous accueille, et en parallèle nous faisons notre chemin quotidien du réveil, et de la vie. Nous sommes amenés à reconsidérer ces neuf minutes qui nous sont octroyés en appuyant sur le bouton/la touche  snooze/répéter de l’alarme matinal. Amenés à changer notre vision du monde. Si nous rencontrons un étranger dans la rue, dont le t-shirt nous plaît énormément, pourquoi ne pas lui proposer d’échanger de vêtements ? Conventions sociales, définissant ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, ce qui mène à un « exile » infligé ? Pourquoi ne pas dire à cette personne brillante dès le matin que son sourire nous embellira sûrement la journée ? Pourquoi ne pas se permettre d’échanger des regards en croisant d’autres êtres ? Pourquoi ne pas… être à part entier ? Si la première pensée, la première preuve tangible du monde extérieur sont les lettres rouges, teintes d’urgence, qui forment le mot « ALARME », qui semblent nous avertir d’un danger, comment pourrions nous jamais nous résoudre à vraiment vivre,  sans concessions?

Vous l’aurez compris, jusque lors, ce festival était chargé de réflexions lourdes, d’idées qui appuient là où ça fait mal, très mal. Maux économiques, maux humains, maux d’exploitation. Heureusement, le spectacle suivant arrive à prendre toutes ces différentes catégories de mal-être, et de les réunir sous forme d’une pièce comique, légère. Les joueurs fut ainsi le répit nécessaire accordé aux neurones et aux âmes, avant de  continuer leur parcours.

Quatre amis se réunissent pour jouer aux cartes, autour d’un verre ou deux, éventuellement trois. Le professeur, l’acteur, le croque-mort et le coiffeur. Le père du professeur est mort, suicidé, et il se met à avoir des visions, à devenir somnambule – il se réveille dans la chambre de son père, un pistolet à la main, par  exemple. De plus en plus souvent. Les trois autres ont aussi leurs petits soucis, l’acteur n’arrive pas à décrocher un job, le croque-mort trouve qu’il n’y a pas assez de décès, et le coiffeur semble investi dans des affaires pas très légales – l’échec est de rigueur. Lorsque tout paraît perdu, ces quatre se résolvent à prendre un risque, qui pourrait leur faire payer encore plus : heureusement qu’ils n’ont plus grand-chose à miser.

© Eric Didym
© Eric Didym

Cette entrevue humoristique est suivie de près par la deuxième partie de loin de la terre. Dans celle-ci, les auteurs interrompent pour un bref instant leur séjour intersidéral pour retourner à la réalité, et surtout aux inquiétudes des éditeurs face à ce texte… original. Le sujet n’est pas bien défini, bien qu’une ligne de mire soit présente ; ils ne saisissent pas tout, ne sont pas sûr si c’est de la science-fiction ou non… Un tel récit les perturbe, et ils s’inquiètent, bien évidemment, plus de la possibilité de monnayer les travaux de l’auteur que de l’intégrité du personnage de ce dernier. Ils se plaignent aussi de l’affront que les écrivains leur font en intégrant les échanges épistolaires dans le corpus même du spectacle. Il s’agit d’un habile mélange entre fiction et réalité qui laisse parfois planer des doutes quant à l’existence ou non de ces lettres citées tout du long.

Cette entrevue humoristique est suivie de près par la deuxième partie de loin de la terre. Dans celle-ci, les auteurs interrompent pour un bref instant leur séjour intersidéral pour retourner à la réalité, et surtout aux inquiétudes des éditeurs face à ce texte… original. Le sujet n’est pas bien défini, bien qu’une ligne de mire soit présente ; ils ne saisissent pas tout, ne sont pas sûr si c’est de la science-fiction ou non… Un tel récit les perturbe, et ils s’inquiètent, bien évidemment, plus de la possibilité de monnayer les travaux de l’auteur que de l’intégrité du personnage de ce dernier. Ils se plaignent aussi de l’affront que les écrivains leur font en intégrant les échanges épistolaires dans le corpus même du spectacle. Il s’agit d’un habile mélange entre fiction et réalité qui laisse parfois planer des doutes quant à l’existence ou non de ces lettres citées tout du long. 

© Eric Didym

Dans l’ordre des choses, tel les deux jours précédents, un impromptu d’une intervenante de l’université d’été sert en guise de dernier retentissement de la soirée. Cette fois-ci, le texte s’attaque à tout ce désagrément économique duquel nous sommes témoins, pour la plupart passifs et passives, sur une note humoristique – la dérision fut déjà du temps de l’antiquité pratiquée par le théâtre et les orateurs grecs [pour ne pas laisser passer une occasion de nommer cet aimable peuple de manière positive en rapport à un si fâcheux sujet ndlr] un des moyens privilégiés pour transmettre une critique sans sembler trop moralisant, donc pourquoi ne pas en user aussi de notre époque ? Une époque finalement, où rien qui n’est pris au sérieux ne sera plus pris au sérieux, puisqu’il faut rire, et pouvoir rire de tout, n’est-ce pas ?



L’auteure finit cependant sur un ton léger, en précisant que l’un des intervenants qui apprécie particulièrement nager dans la mer avait heurté toutes les personnes possibles en s’exerçant dans la piscine locale. Après tant d’années qui avaient filés sans qu’aucun doute n’existe sur son aptitude en natation, il devait se rendre à l’évidence : il nageait, sans qu’il n’en soit conscient, en diagonal. L’on pourrait maintenant évidemment se perdre dans des explications comme quoi il nageait diagonalement dû aux courants nautiques qui le forcent à aller quelque peu à leur encontre s’il ne veut pas être ramené à la plage par leurs soins, que c’est parfaitement naturel, qu’il n’y a rien d’étrange dans cette histoire. Or, n’avait-il pas tout de même besoin de changer de contexte, de situation, de point de vue, pour que se révèle cette « faille » dans son approche, ce sans quoi il ne s’en serait jamais rendu compte ? Il faut parfois quitter une chose, l’abandonner au silence, pour mieux la saisir, la comprendre – et même, avec un peu de chance, l’améliorer.

Ayant encore succombé à la tentation du bar et de la fameuse piste de danse, que notre petit groupe n’a su délaisser une seule fois, le réveil est rude. Tandis que la fameuse alarme sonne, je repense à ce texte que j’ai tant aimé – juste avant que tu ouvres les yeux…malheureusement, je ne les ai pas, ces neuf minutes de répit en appuyant sur la petite touche « Encore cinq minutes maman ! », puisque j’avais déjà décalé le réveil cherchant quelque absolution des pêchés nocturnes. Une douche froide plus tard cependant, et je revis : l’aventure peut recommencer tout sans s’être arrêtée, béatitude tu es à moi.

© Eric Didym

Nous commençons par Mammeloschn [un mot yiddish pour dire langue maternelle ndlr]. Je dois vous l’avouer, ce dernier ne m’a guère enchanté. En allemand, la langue à laquelle il fut destiné, il s’agit sûrement d’un festin linguistique, mais l’humour se traduit pour toutes ses subtilités très mal, surtout si entre deux idiomes la syntaxe change autant ! 
Toutefois, il s’agit d’une histoire prenante entre trois générations de femmes, qui vivent sous un même toit – grand-mère juive, une mère qui ne veut rien entendre de cela, et une fille qui elle se met à la redécouverte de cette culture. Une adolescente, comme il y en a autant, qui se cherche, et qui afin de se trouver doit d’abord se tromper de chemins maintes fois – même au théâtre il n’y a pas d’exception à cette règle semble-t-il, de la quête de son essence. Les moments en famille sont entrecoupés par des instants de solitude physique et mentale : l’on comprend pourquoi la mère ne veut point entendre parler des origines juives – elle se trouve toujours dominée par la peur et l’appréhension qu’une telle appartenance provoquait à une époque. Les souvenirs s’effacent durement, et parfois sont plus indélébiles qu’un quelconque marqueur noir.

Le prochain spectacle auquel nous assistons -pour ne pas admettre explicitement que j’en ai raté un entre-temps- est  « j’ai gravé le nom de ma grenouille dans ton foie ». Oui, je suis entièrement sérieux, c’est le titre. Il est habilement choisi, puisque rien qu’à cette sélection commence la tromperie qu’est cette prestation – au moins la moitié en est une. Je ne vous en dirai pas plus, chers lecteurs et chères lectrices, puisque ce serait vous voler à vous la surprise qui vous attend, et aux comédiens de la Clinic Orgasm Society les droits d’entrée qu’ils méritent tant avec cette œuvre. Pour réduire l’éloge à un pseudo-aphorisme : un spectacle digne de ce nom. Au-delà, je me censure.

© Eric Didym

Ça y est, tambour cœur du monde, troisième et dernière partie. Qu’est-ce qui peut bien venir clôturer les différents extraits précédents, comment faire le lien, d’où prendre les explications pour tout ce qui  fut présenté à nos oreilles ? Eh bien, la réponse est simple : rien du tout. Le dernier quart d’heure non plus ne fait pas le lien. Il nous laisse juste aussi pantois que les deux autres, or c’est peut-être bien ça l’objectif ? Toute chose ne doit pas avoir de lien  pour revêtir quelconque valeur – son existence y suffit ? L’ultime manche de cette déclaration d’amour au tambour et à la vie est un jeu autour des sonorités et implications, autour de rimes et syllabes. Elle se finit de manière insoupçonnée, sur un jeu de mots – simple, simpliste même peut-être, mais qui après autant de préparation et d »anticipation réussit tout de même à envoûter le public.

Puisque les traditions ne se brisent pas, et que même les plus anciennes fussent à une époque que vieilles de quatre jours, suit alors l’anticipé : un impromptu.
Ce dernier nous est livré par une auteure allemande, en allemand, qui à ses côtés a un traducteur qui transpose aussi bien qu’il puisse cette trace de vie en français [Je dois vous avouer qu’à ce moment-là, je fus très enchanté par la capacité de comprendre la parole germanique initiale ndlr]. L’auteure fait preuve dans cette pépite d’une folie rafraîchissante, et fait comprendre de manière subtile que grandir et sembler plus mature n’est qu’un effort conscient de présentation. Les pensées ne changent pas tant que ça, elles sont juste mieux censurées. Ainsi elle se demande si un certain auteur est vraiment aussi sympathique que son sourire pérenne ne le laisse soupçonner, ou s’il fume juste de manière systématique, et quand lors de son dîner – réclamé végétarien – elle se fait proposer du poisson, elle s’interroge si un poisson est donc vraiment un animal ? Passe aussi sous le radar de cette  façon une petite remarque au « fou » qui mitraille son tambour à des heures imprévisibles – pas inaperçue, puisque le rire qu’elle provoque est assourdissant, mais sans trace de méchanceté ou dédain.

Elle prend tout simplement à la lettre le conseil de sa psychologue : parler à son enfant intérieur – sauf qu’elle laisse même écrire cette petite fille, et le résultat est d’un génie hilare.  

© Eric Didym

[Deux n’est pas encore trois, et ce n’est donc pas encore la fin ! Ici comme précédemment, je voudrais exprimer ma reconnaissance à Eric Didym pour les différentes photographies qui parsèment l’article.]

-Ecrit par Christian Schummer

Impulsive by MC
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