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J’ai interviewé un tibétain, il vivait sur le toit du monde.

Récit de vie

J’ai interviewé un tibétain, il vivait sur le toit du monde.

M.Tsewang – ceci est un nom d’emprunt – vient d’un royaume lointain appelé « le royaume des neiges » d’une beauté sans égale et haut perché sur des montagnes, il l’appelle aussi le « toit du monde ». Alors pourquoi quitter un si beau royaume ? C’est ce que M.Tsewang va nous conter.
Non en fait, ça n’a rien d’un conte, c’est plutôt l’aperçu d’un monde en perdition, dirigé par des petits puissants qui n’en font qu’à leur tête et ce dans l’indifférence générale.
Originaire du Tibet, M.Tsewang est arrivé en France il y a quelques années. Il partage avec moi son histoire mais aussi  ses souvenirs d’un pays rongé par le gouvernement chinois, qu’il s’est finalement résigné à quitter.

Le Tibet, ça ne vous dit pas grand-chose ? Ce n’est pas totalement de votre faute car cette région est murée dans le silence depuis des décennies, oppressée par le gouvernant chinois qui y exerce une répression tenace. La communication entre le Tibet et le reste du monde relève de l’impossible car toutes les informations entrantes ou sortantes sont censurées.
Livrer son histoire publiquement n’est pas chose facile pour M.Tsewang car s’il a trouvé asile en France, la pression du gouvernement chinois pèse encore sur ses épaules mais surtout sur une partie de sa famille qui est restée au pays.
Avec courage, il accepte de briser le silence sur la situation dans laquelle se trouve son peuple. Il me livre son histoire calmement, sans jamais montrer sa colère face à ce gouvernement qui l’a poussé à quitter son pays. Je reconnais ici la sagesse et l’empathie propre à sa religion qui est le bouddhisme.

Officiellement appelé « région autonome du Tibet », le Tibet est tout sauf autonome et en illustre même le parfait contraire. M.Tsewang n’a jamais connu le Tibet libre, à sa naissance le régime communiste chinois était déjà en place.
« Quand nous étions jeunes, nous n’étions pas très au courant de la politique, parce que nous vivions sous le régime communiste chinois, toutes les informations étaient dissimulées par le gouvernement. Même si certains d’entre nous connaissaient la politique de la Chine, c’était impossible d’en parler ou de la partager avec d’autres tibétains car si les autorités chinoises l’apprenaient, nous pouvions avoir de très gros problèmes. »

« Officiellement appelé  région autonome du Tibet, le Tibet est tout sauf autonome et en illustre même le parfait contraire. »

Depuis que Mao Tsé-toung, président de la République Populaire de Chine à l’époque – et fervent admirateur de Staline – s’est emparé du pouvoir par la force en 1950, le gouvernement chinois y mène une répression coloniale et y commet un génocide culturel qui prend chaque jour plus d’ampleur.
« Je suis allé à l’école élémentaire, au secondaire, au lycée, puis a l’université. Après avoir obtenu mon diplôme à l’université, je suis allé enseigner la langue tibétaine dans l’école secondaire de mon village. Auparavant, lorsque nous avions fini l’université, le gouvernement chinois donnait automatiquement un emploi aux nouveaux diplômés. Puis cette règle a changée, nous devions à présent participer à un examen gouvernemental une fois notre cursus universitaire terminé.
Ma spécialité était l’histoire du Tibet et de la langue tibétaine, mais lorsque nous nous sommes rendus aux examens, nous avons constaté que la langue tibétaine était vraiment sous-notée, alors que la langue chinoise était elle sur-notée.
J’ai compris que j’avais très peu de chance de réussir cet examen, c’est à ce moment là que j’ai voulu quitter le Tibet. Il y avait également des problèmes dans mon village : les chinois venaient creuser nos terres à la recherche de ressources naturelles.

« Nous avons manifesté contre cela, contre le gouvernement et nous avons été arrêtés. J’ai été frappé puis ils m’ont emprisonné pendant une quarantaine de jours. Durant ma captivité, ils m’ont torturé ; j’étais si blessé qu’ils ont dû m’emmener à l’hôpital. C’est là que j’ai réussi à m’enfuir, il fallait que je quitte le Tibet. »
Le gouvernement chinois tient les tibétains par la peur et n’hésite pas à user de sa position de force pour les priver de leurs droits, comme en témoigne M.Tsewang.

« Il y avait également des problèmes dans mon village : les chinois venaient creuser nos terres à la recherche de ressources naturelles. »

Depuis leur arrivée au pouvoir, les communistes chinois entretiennent la terreur par la destruction massive des monastères bouddhistes, par la répression du bouddhisme en général, par un saccage environnemental -déboisement, braconnage intensif- et par le massacre de moines. Les autorités locales organisent un black-out sur les communications, coupent le téléphone, les réseaux internet et interdisent à la presse étrangère de se rendre sur place.
Le gouvernement chinois surveille de très près les frontières et veille à ce que les tibétains ne s’échappent pas du pays, M.Tsewang a fait preuve d’une grande persévérance pour réussir à quitter le Tibet car c’est une opération coûteuse et dangereuse. Les personnes détenues par les autorités chinoises pour avoir traversé illégalement la frontière depuis le Népal sont emprisonnées et font l’objet d’actes de tortures et de persécutions.
«  Pour venir ici, j’ai contacté des passeurs chinois qui font leur business en fabricant de faux papiers nous permettant de voyager illégalement, je leur ai donné beaucoup d’argent. Je suis parti de Lhassa -la capitale du Tibet- jusqu’à la frontière du Népal où j’ai donné de l’argent à nouveau. Ensuite -avec d’autres tibétains – nous nous sommes cachés dans une voiture qui nous a conduit jusqu’à la frontière, nous l’avons traversé puis nous avons fini le voyage jusqu’au Népal à pied. A Kathamndou, nous avons pris un avion jusqu’à Bangkok, puis en Irak, en Turquie, en Grèce, en Espagne et enfin à Paris.
C’était un très long voyage de quatre mois, je pense avoir dépensé en tout plus de 12 000 euros pour le faire. »
En 2008, la Chine a redoublée d’efforts afin d’empêcher les tibétains comme M.Tsewang de s’enfuir, en réaction notamment à des manifestations populaires de grande ampleur. En 2013, moins de 200 tibétains ont été enregistrés comme ayant fui la Chine, contre une moyenne annuelle de plus de 2 000 avant 2008.

« Les personnes détenues par les autorités chinoises pour avoir traversé illégalement la frontière depuis le Népal sont emprisonnées et font l’objet d’actes de tortures et de persécutions. »

Si M.Tsewang a échappé aux autorités chinoises et est parvenu à rejoindre la France, il a du ensuite faire face à d’autres problèmes :
« Quand je suis arrivé en France en 2012, je n’avais pas de famille ici, je ne connaissais personne. Alors je ne savais pas où aller pour m’inscrire en tant que réfugié, comment faire une demande pour des papiers ou bien une demande d’asile. J’avais aussi un problème avec la langue française, que je ne connaissait pas du tout, ainsi que les problèmes financiers qui ont suivi, ce n’était pas facile. »
Sa demande d’asile a été obtenue un an plus tard en 2013, ce qui lui a permis de demander un rapprochement familial et de faire venir sa compagne et ses deux enfants restés au Tibet. Sa femme et sa fille sont arrivées en 2014, son fils quant à lui, vient tout juste d’arriver après huit mois passés à attendre son visa en Inde.
M. Tsewang contactait sa famille par internet et il prend des nouvelles du pays grâce à la chaîne Voice of America :
« Nous avons des informations de la part de VOA – Voice Of America – c’est une chaîne américaine qui diffuse en tibétain, ce qui nous permet de rester informé sur la situation là-bas. Parfois c’est par internet que nous avons des nouvelles, même avec facebook, mes amis mettent des informations sur la situation. »
Je tente de me mettre à la place de M.Tsewang, je me dit que ma colère serait immense et monstrueuse face à l’État chinois et qu’en tant que française qui se respecte – ne le niez pas, nous les français, on râle tout le temps – je ne raterais jamais une occasion de pester contre le gouvernement chinois. Alors lorsque je lui demande ce qu’il pense d’eux, je suis un peu étonnée, il ne fait paraître aucune colère.
« Le problème, c’est que le Tibet est un très grand pays, mais que la population tibétaine n’y est pas très grande. Les chinois eux, sont très nombreux et n’ont pas assez d’espace en Chine. C’est pourquoi ils migrent au Tibet, qui est un pays très riche et où il y a beaucoup de matières premières!
Comme vous le savez le Tibet est le toit du monde, c’est très naturel et très propre et il y a beaucoup d’occidentaux qui viennent le visiter.
– Mais que pensez-vous de la politique des chinois au Tibet?
– …Nous n’avons pas de justice, c’est un grand problème, ils ne traitent pas bien les tibétains, nous le voyons bien, les chinois ne sont pas traités comme nous. Il n’y a de la justice nul part… » Visiblement encore marqué par la pression que ce gouvernement lui a fait subir, M.Tsewang fait preuve d’une grande retenue dans ses propos.
Comme la plupart des tibétains, il mène une résistance active de non-violence face à l’oppression chinoise dont il garde des séquelles.

Il est encore difficile pour lui de s’exprimer librement sur ce sujet.

«  Comme la plupart des tibétains, il mène une résistance active de non-violence face à l’oppression chinoise dont il garde des séquelles. »

Preuve de sa grande tolérance, M.Tsewang travaille depuis quelques années dans un restaurant chinois, visiblement peu fâché avec eux, il différencie bien le peuple chinois de leur gouvernement.
« Je travaille là-bas pour le salaire mais pas seulement ; en travaillant avec les chinois on peut mieux comprendre comment s’insérer dans la société française, par leur expérience. Je ne parle pas souvent de la politique chinoise au Tibet avec eux. Parfois quand on en parle, certains sont au courant mais d’autres l’ignorent totalement. Quand j’ai la chance de pourvoir en parler, je la saisis et je les informe des problèmes, c’est aussi pour ça que je travaille avec eux. Certains sont d’accord avec notre point de vue et d’autres ne l’accepte pas, toutefois ils n’ont pas d’arguments à nous donner, ce n’est pas du tout clair pour eux, ils sont mal informés sur ce qu’il se passe entre la Chine et le Tibet.
« J’aimerais retourner au moins une fois au Tibet pour voir mes parents, j’y suis né, alors ça me manque beaucoup. Mon objectif est aussi d’apprendre le français et d’en avoir la nationalité, j’adorerais travailler avec des français mais comme je suis arrivé récemment en France et que je ne parle pas la langue, c’est compliqué.  »

« J’aimerais retourner au moins une fois au Tibet pour voir mes parents. J’y suis né, alors ça me manque beaucoup. »

Comme M.Tsewang, la majorité du peuple tibétain résiste dans la non-violence. Mais depuis 2009, une centaine d’entre eux se sont immolés dans des lieux publics, véritable signe de désespoir et geste fort de protestation contre les autorités communistes chinoises. C’est un appel au secours destiné au reste du monde.Toutefois les autres États préfèrent fermer les yeux sur l’horreur qu’il s’y passe, tremblants à l’idée de faire de la Chine – première puissance économique du monde – leur ennemie, brisant ainsi de précieux accords commerciaux…
L’espoir que la situation évolue de manière positive semble peu probable si aucun pays n’ose s’opposer à la politique du gouvernement chinois ; c’est aussi l’avis de M.Tsewang qui nourrit peu d’espoir quant à l’amélioration des conditions de vie de son peuple.
« Il me parait impossible que la situation puisse s’améliorer, en tous cas pas pour les cinq à dix ans à venir, c’est de pire en pire, nous pouvons le voir grâce aux informations que l’on reçoit du pays. »
M.Tsewang tient à faire part de sa reconnaissance envers le gouvernement français, il a constaté que les français faisaient bien la distinction entre les chinois et les tibétains :
« ça doit être grâce au Dalaï-lama et à ses bonne paroles, il prêche la paix dans le monde et s’adresse aux différentes communautés du monde. »
S’il a trouvé bon asile en France, M.Tsewang n’oublie pas son pays pour autant et pour clore l’entretien, il conclut d’un ton enjoué « Je suis très content d’être tibétain ! »

« Ça doit être grâce au Dalaï-lama et à ses bonne paroles, il prêche la paix dans le monde et s’adresse aux différentes communautés du monde. »

Ce mois de mars est très symbolique pour les tibétains. En effet, le 10 mars 1959, une manifestation de dizaines de milliers de personnes dans les rues de Lhassa, réclamant l’indépendance du Tibet, a eu lieu . Ce jour est aussi tristement connu pour la répression sans pitié que les manifestants ont étés victimes, entraînant le massacre de 87 000 tibétains -selon une estimation chinoise- ainsi que la fuite du Dalaï-Lama et de son gouvernement, depuis éxilé en Inde.
Que faire face à un peuple qui se meurt en silence, à plus de 7000 kilomètres de chez nous ?
Depuis 1996 plusieurs communes à travers la France et l’Europe hissent le drapeau du Tibet aux environs du 10 mars, gage de solidarité envers les tibétains et de soutien au Dalaï-Lama dans sa lutte non-violente et le combat de son peuple pour la démocratie, la justice et la liberté.
Nous avons démontré notre capacité à nous mobiliser à travers notre particulière – et soudaine – considération pour la liberté d’expression le 11 janvier 2015 lorsque nous étions 4 millions à manifester. Élargissons alors ce rare élan solidaire en ne nous limitant pas à nos simples frontières, hissons le drapeau tibétain !
Ce simple geste est puni par les autorités chinoises au Tibet, considéré comme étant un acte « séparatiste » portant atteinte à la sécurité de l’État. C’est pourquoi je vous encourage à profiter de votre liberté d’expression et à brandir un drapeau tibétain sans risquer d’être emprisonné !

 

-Ecrit par Claire Guérin

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