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J’ai interviewé un coureur des cimes, il m’a emmené tutoyer les limites du corps humain.

Récit de vie

J’ai interviewé un coureur des cimes, il m’a emmené tutoyer les limites du corps humain.

Arriver à trouver un créneau dans le planning de cet énergumène fut une aventure aussi palpitante que de l’écouter raconter la sienne. Emploi du temps plus chargé qu’un ministre, il ne laisse jamais ses semelles refroidir. Aussi bien à vélo, sur une falaise, à ski roue ou simplement à pied,  tous les terrains sont bons pour mettre à l’épreuve leur résistance. J’arrive tout de même à lui voler quelques instants à son retour de vacances. Des instants pendant lesquels il me fait part de son envie de reprendre « sérieusement » l’entrainement – eh oui cinq heures de marche ou 80 bornes de vélo par jour sont des vacances pour notre monsieur… Il faut dire qu’après l’année de césure dont il savoure les dernières semaines, le doux fumet émanant de ses chaussures après 2000 mètres de dénivelé positif lui manque.  Non pas qu’elles furent au repos durant cette période – il a en effet validé son master STAPS et finalisé son guide de haute montagne !

 « Il me tarde de retourner côtoyer un vieil ami d’enfance…  Après l’avoir rencontré dès la sortie des couches, après avoir passé des heures en sa compagnie, qu’il pleuve, vente, neige, il répondait toujours présent pour de nouvelles expériences .Au fil du temps, notre relation est devenue aussi solide que les montagnes que nous gravissions ensemble. Relation entérinée lors de ma première compétition à ses côtés il y à de cela huit ans. Et là il m’a fait découvrir les vices de sa drogue –rire enfantin. Mais cette drogue est la plus douce des drogues .La preuve même après ce qu’il s’est passé l’année dernière, je ne rêve que d’y goûter à nouveau.»

Par « lui » il entend « ski ». Voilà donc le portrait d’un drogué à la poudre blanche, une des plus pure que je connaisse. Celle que l’on attend religieusement, les dernières feuilles des arbres tombées. Elle est passée reine dans l’art de se faire  désirer. Elle ne laisse personne de marbre. Sa magnificence n’a d’égale que sa froideur. Elle vous fait trembler d’excitation, suer de froid, transpirer de bonheur, souffler d’impatience et valser de joie. Enfin bref, vous l’aurez compris, c’est de la bonne.  Et Mathéo est tombé corps et âme dans sa marmite étant petit. Mais dans une marmite d’un genre particulier : celle du ski alpinisme. Ce sport est au ski ce que le trail est à la course à pied. Un sport convolant vers les plus hauts sommets des massifs montagneux à la seule force de nos petits muscles, tout en savourant les douces effluves de la nature environnante associées à celles que notre corps dégage dans son effort intense pour parfaire à nos envies masochistes.

En ce sens Mathéo Jacquemoud se rapproche beaucoup du geai moqueur. Geai de part sa capacité à voler jusqu’à ces cimes enneigées, moqueur de part son rire régulier faisant écho à des paroles pas toujours drôles. Cet oiseau particulier a beaucoup fait parler de lui en 2013 au sein du ski alpinisme.  Il a gagné cette année là  rien de moins que le classement individuel de la coupe du monde. Rien que ça. A 22 ans.  Il a ainsi prouvé qu’il ne faisait pas rire les patates à la cave –expression savoyarde, aussi singulière à l’oreille qu’elle implique des capacités extraordinaires.

« Ce sport, c’est mon quotidien. Il rythme ma vie et celle de milliers d’autres. Tout ce que tu fais te rapproche un peu plus de ton idéal : la victoire. Pour y arriver, tu dois t’entrainer ! Presque religieusement. Ces entrainements, tu les partages de temps en temps avec d’autres amoureux de l’effort. Ces personnes que tu retrouves au départ des courses hivernales et avec qui tu partages ce que tu as de plus fort : ta volonté. Et ça , ça rapproche .C’est un peu comme si nous étions une grande famille au sein de laquelle tout était basé sur le respect -rire admiratif.  Sans doute grâce à la conscience de tout ce par quoi nous devons passer pour nous hisser aussi haut : une sacrée aventure aussi dure physiquement et mentalement qu’elle est extraordinaire .Aventure que l’extérieur ne comprend pas forcement. Ah,le haut niveau. Un milieu où chaque personne fera de son mieux pour décrocher le titre tant convoité. Mais il n’y a qu’une première place. Donc parfois ça marche, parfois ça ne marche pas. On apprend de la manière forte à relativiser comme en témoigne l’année passée. Rebondir après ces aventures nous pousse à dépasser nos limites pour aller toujours plus haut, toujours plus vite .Mais une chose est sûre : malgré les douleurs en tous genres, j’aime ce que je fais. »

Je lui ai parlé de sacrifice et il m’a rit au nez. Il a rit de ce coté contraignant et négatif que l’on peut voir dans ce sport très envahissant. Mais pour notre coureur des cimes ne pas faire la fête tout le temps est normal, faire attention à ce qu’il mange est normal, se faire mal est normal. Il a troqué les verres en terrasse pour des boissons énergisantes, les stan smith pour des salomons, les costards pour des combinaisons moulantes.  Etre sportif de haut niveau c’est avant tout l’intégration d’un mode de vie alternatif, en parallèle du quotidien d’un être humain « normal ». Parlons en de norme, pour lui elle s’est juste déplacée aussi bien sur le seuil de résistance à la douleur que sur l’échelle de temps passé à faire du sport. 

« Chacun à son histoire pour arriver à ce niveau. La mienne débuta tôt : lors de mes premiers pas, lorsque je fus assez téméraire et agile pour aller explorer ce que recelait le monde derrière ma porte.  Ainsi, la montagne est devenue ma deuxième maison : accueillant aussi bien mes joies que mes peines, mes litres de sueurs que mes soupirs excédés, mes baskets que mes skis. Les sorties se faisaient au début par simple plaisir de sentir l’air frais dans mes cheveux, puis se sont transformées en entrainements, quitte à faire 1000 heures par an. –rire joyeux .La progression fut très régulière : on ne s’improvise pas du jour au lendemain capable de faire 2500 mètres de dénivelés positifs en une journée. Je passais des semaines à m’entrainer, avec une, deux, voire trois séances par jour. Des fractionnés, des sorties vélos, du ski roues, de la course à pied, le choix des activités est varié .Même si je fus content de faire un break l’année dernière! Mais me lever tôt pour monter au sommet du mont blanc afin d’être revenu pour le déjeuner était normal pour moi. »

Néanmoins, le mot « dopage » est venu frôler mes lèvres aux vues des exploits « surhumains » qu’il est capable de fournir.

© Mathis Dumas
© Mathis Dumas

« Il semble commun de vouloir expliquer les choses qui nous dépassent ainsi. Mais ce que les gens ne savent pas c’est que l’on a beaucoup plus de contrôles que des tennismans ou des footballeurs dont le salaire est très supérieur au nôtre. Tous les jours je dois dire où je suis pour être en règle face au suivi longitudinal opéré par  l’AFLD –Agence Française de Lutte contre le Dopage.  Hier encore, j’ai eu un contrôle inopiné : à 19h ils frappaient chez moi. Après cette surveillance est une bonne chose pour notre sport, même si à mon avis il y à beaucoup plus de dopage dans le monde amateur !-rire jaune. En effet, au regard de la législation beaucoup d’amateurs ne savent pas qu’ils se dopent ! Un fervex, un dolirhume, ce sont des produits dopants pour nous. Du coup je me soigne aux huiles essentielles. Avant parler de dopage m’énervait, maintenant ça me passe au dessus. Et puis c’est un peu le jeu ma pauvre Lucette. Tu gagnes, on t’étiquette aussitôt comme dopé potentiel. Tu fais deuxième tu es bon pour la casse — rire grinçant. Mais bon c’est ça le haut niveau, c’est 1/10ème de succès, 9/10 de remise en question. Les gens ne voient que le moment où tu gagnes — rire amère.

Mais c’est quand même ta passion, donc même si c’est dur mentalement, physiquement, tu donnes tout ce que tu as.  Parce que malgré les efforts, des claques tu en prends tout le temps, regarde l’année dernière ! Et pourtant je suis de nouveau là.  »

Une petite pensée pour cette traineuse française venant d’être suspendue 2 ans suite à un contrôle anti dopage.- Pour Mathéo, le succès est la consécration d’un ensemble de facteurs lui ayant  permis de se hisser vers les neiges sommitales à une vitesse incroyable .Peut être un peu trop vite d’ailleurs. Il m’offre ainsi, comme le cadeau que la nature renouvèle chaque hiver en laissant pleuvoir sa douce poudre blanche, une règle d’or qu’il semble avoir appris à ses dépends. Voilà ce qu’il éludait en parlant de « l’année dernière »

« Trop de restrictions te mènent droit dans le mur. Que ce soit pour la nourriture, les entrainements, la vie quoi ! Je me suis trop pris la tête, trop fort et j’ai pété un câble. J’étais trop jeune à l’époque : me rajouter de la pression à celle des sponsors, celle des compétitions ne fut pas une bonne idée. Le temps passait et j’en faisais toujours plus avec l’envie de faire plaisir aux autres. C’est là où les choses ont dérapé. J’agissais POUR les autres, et non plus POUR moi. A plusieurs milliers de mètres d’altitude, tout est exacerbé et tes failles tu les prends en pleine poire. Un peu comme si malgré avoir étudié les fenêtres météo, l’état de la neige, avoir du bon matériel, un arva, un sac ABS et être en forme, tu  passes sur une pente où les couches ne sont pas stables : paf tu te fais prendre dans une avalanche. Mais moi j’ai eu de la chance, à la fin de la coulée, à force d’avoir nagé /lutté dans ce tourbillon de poudre blanche, j’arrive à la surface. »

Mr Burn Out a encore fait des dégâts .Comme quoi personne n’est à l’abri de ce mâle des temps modernes.  Il se plait à jouer avec nos vies sombrant à cause d’une volonté de surproduction dans un corps aux possibilités limitées. Limitées par le facteur vie. Vie à laquelle on tient en général et qui malgré la douce saveur de se voir en faire toujours plus, vient se rappeler à nous brutalement en murmurant un mot : limites.

© Mathis Dumas

« Je les ai ainsi découvertes au prix d’une sacrée dégringolade. Mais j’en tire une belle leçon. Etre allé au bout du bout m’a permis de palper les contours de mes possibilités, tant physiquement que mentalement. Je veux me voir encore plus fort pour avoir réussi à tomber si bas après être monté si haut et aujourd’hui être de nouveau sur les skis prêt à en découdre pour remonter vers ce sommet. C’est mon nouvel objectif, en tentant de m’affranchir de la pression qui a tout détruit en premier lieu. Ca prendra le temps qu’il faudra. Et puis si vraiment ce n’est plus pour moi, je ferais autre chose, pleins d’autres choses. J’ai pleins d’autres projets, dans le fond ce n’est pas grave. -rire aigre doux. »

Sacré geai moqueur. Voilà un bien bel oiseau prêt à lutter de nouveau pour retrouver la douce sensation des courants ascendants l’élevant jusqu’à faire de l’ombre au soleil. Un soleil dont il se méfiera, connaissant dorénavant la brulure amère dont il signe ses méfaits. Preuves en sont les trémolos dans son chant, cicatrices d’une poudre sans doute trop blanche.

-écrit par Lola Colombier

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