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Inch’Yallah ! Même si Dieu refuse

Opinions

Inch’Yallah ! Même si Dieu refuse

« Tu es belle, tu as un fiancé? »
Encore un arabe qui me parle dans un parc à Bruxelles. Sortie de son contexte, cette phrase rappelle des anecdotes populaires teintées d’aprioris tolérés, dits soupapes nécessaires au vivre ensemble. En réalité, j’ai rencontré Hussein, la trentaine avancée, mardi d’il y a deux semaines. L’iraquien avait l’air d’un trader égaré avec sa chemise blanche cintrée, faisant les quatre cent pas comme un lion en cage au parc Maximilien, fief éphémère de la solidarité citadine. Mais il ne connait pas la ville qui l’héberge: «Je vais au bâtiment à côté où j’ai un lit et si je sors, je peux uniquement venir ici voir mes copains, je ne peux pas circuler ailleurs dans la ville. Maison- parc, Maison- parc. Il y a un couvre-feu » [Le bâtiment dont il parle serait le WTC III ouvert aux migrants dans la capitale mais il n’a rien précisé. A la demande du premier ministre belge Charles Michel, le couvre-feu a été supprimé le 15 septembre dernier, après ma rencontre avec Hussein. Le centre a une capacité d’accueil initiale de 300 lits et 200 lits supplémentaires ont été ajoutés, ndlr].

Je suis à court de questions, je voudrais qu’il parle de lui-même mais la conversation ne prend pas. Les bruits insouciants d’enfants plein de vie transforment l’espace en cour de récré. Les copains d’Hussein s’approchent, ils me toisent: échanges en arabe dont je suis exclue, nouveaux regards, sourires, salutations, ils s’éloignent. Je lui demande sans être convaincue par ma propre question ou plutôt frappée par son absurdité, pourquoi il est parti. « Pour vivre mieux ». Evidemment. « Tu es marié? » [L’échange était en anglais donc en réalité, nulle distinction entre le tutoiement et le vouvoiement. Je traduis par « tu » pour induire une certaine proximité, ndlr].

« Non, pas de femme, pas d’enfants et toi, t’as un fiancé? ». Je dis non. « Tu es belle, tu as un numéro? ». En voilà un qui a entendu parler du regroupement familial-ils apprennent vite ! Me dis-je intérieurement. Comprenant son désespoir, je trouve une formule suffisamment hypocrite -ce que je déteste- pour m’extirper de cette conversation qui prenait une tournure délicate. J’abandonne là mon Ulysse sans plus me préoccuper de son sort.

Je voulais écrire une belle histoire, entendre un truc poignant tu sais. J’étais là depuis huit heures dans ce lieu improbable en plein Bruxelles : un décor éphémère entre deux ou trois gratte-ciel et j’ai pensé à un mauvais remake de la visite de Kadhafi, alors chef d’Etat libyen, dans la France de Sarko. J’ai rencontré des bénévoles -trop de bénévoles- écoliers en uniforme froissés, retraités, danseurs, chômeuses, journalistes, passants…, j’ai trié de la nourriture: des haricots verts -des tonnes d’haricots verts- c’était incroyable, des tonnes de café comme en blocus, des tonnes de croissants comme à la boulangerie… Personne ne s’en fout de nos invités tu sais. Comme un automate désarticulé, la solidarité s’organise victime de son « succès ». Qui va où, pourquoi? Des brassards fluo armés de talkie-walkie tentent de diriger l’aide aussi nombreuse qu’ils ne sont paumés, la solution étant souvent d’envoyer tout le monde à l’accueil [Une table sous une tente vert et rouge où attend François qui enregistre les bénévoles, ndlr].

J’évite la corvée poubelle et le nettoyage de chiotte -ma solidarité a des limites- puis après un court temps promue à l’accueil des bénévoles, je profite de la première aubaine pour m’échapper, « entrer » dans le camp, parler. C’est vrai quoi, depuis le matin je n’ai parlé à aucune des personnes que je suis venue aider, je connais ni leur nom, ni leur visage [je n’ai rencontré Hussein que l’après-midi, ndlr] c’est à la limite si je n’évitais pas leurs corps sur ma route pour aller chercher des cartons remplis de nourriture à… Leur distribuer! Absurde non? Je me retrouve à l’arrière à décharger un camion Oxfam de vêtements de seconde main. Quel cirque! Des tas de vestes, de pantalons, de pulls et je prends les commandes comme chez Quick auprès de nos hôtes, pratiquement que des hommes [Pour une raison que je n’ai pas encore trouvée, les femmes ne venaient pas demander de vêtements, j’ai pensé à une explication culturelle, ndlr].

Ils sont beaux: teint halé, cheveux couleur de jais et yeux clairs. Le nez aussi fier que la posture: les migrants ne ressemblent pas à la misère. Ils sont même exigeants: » une veste M svp [La plupart venaient chercher des vestes taille M qui manquaient cruellement à l’appel à croire que seuls les propriétaires de vestes XL offrent une seconde vie à leurs frusques, ndlr] », l’un d’eux me fit faire plusieurs allers-retours désespérés et je revenais chaque fois pensant enfin avoir trouvé la pièce qui le satisferait avant qu’il ne me plante là, manifestement dépité par mon incompétence. Un jeune bellâtre m’a même précisé qu’il souhaitait un slim !

Mais au camp, tous ne sont pas migrants : sdf, personnes en situation irrégulière qui tentent en vain d’obtenir « des papiers »…ils ne débarquent pas tous fraichement de l’abattoir Halal d’Assad ou de DAECH [Ou Etat islamique, mais techniquement ce n’est pas un Etat, il aurait fallu qu’il remplisse les conditions suivantes: 1) un gouvernement, 2) une population ,3) un territoire. Vous voyez, y a un bug quelque part, ndlr].  » Je suis parti pour ne pas tuer. Là-bas je devais choisir entre Assad et les islamistes, je devais tuer et je ne voulais pas. Je veux juste être tranquille moi alors je suis venu ». Je me suis assise sur un banc avec Hazem qui a raccroché en me voyant approcher le jeune garçon à ses côtés. J’ai supposé qu’il était le père du gamin. « C’est le fils d’un ami qui est un peu plus loin. Ma famille est restée en Syrie, je les appelle tous les jours-tous les jours et j’espère les faire venir très vite ». Ses enfants et sa femme sont restés auprès d’un oncle au pays.

« Pour l’instant je n’ai pas l’argent nécessaire, le voyage a coûté cher et ce qu’il me restait, on me l’a volé ». Dans cette vie-là, l’Eden s’atteint en voiture, en bus ou à pieds. « Je suis parti de la Syrie, je suis passé par la Turquie ensuite la Macédoine puis la Serbie, la Hongrie puis l’Allemagne puis je suis arrivé ici ». Sur cette route on peut perdre beaucoup: son fric, volé ou arnaqué, son énergie, des personnes chères… dans cette vie-là, l’existence a un prix : la route est parfois un dieu Baal qui réclame lui aussi un tribut : le souffle et l’espoir deviennent des impôts plus que des prières. En fait je ne sais pas tant si c’est le paradis qu’on cherche à atteindre sur cette terre ou si c’est juste l’enfer qu’on tente de fuir.

« J’avais une exploitation avec des poules chez moi puis un jour j’ai dû vendre. Je n’ai jamais vu la couleur de l’argent mais j’ai perdu ma ferme. Le gars est venu et nous, on a été mis dehors. » Un haut placé? Un soldat? Un partisan? La conversation en anglais ne m’a pas permis de saisir l’identité du voleur. « La Syrie est un beau pays et j’aurais voulu y rester parce qu’on est bien mais pour l’instant ça ne va pas du tout : il y a la mort partout, il faut choisir un camp, tuer et en attendant y a pas de salaire, pas d’avenir pour les enfants. C’est Assad qui donne les armes aux islamistes ». J’ouvre de grands yeux ronds.  » C’est Assad qui fournit les islamistes. Pourquoi? Je ne sais pas mais il leur donne des armes et après ils se battent les uns contre les autres Le gouvernement d’Assad et les islamistes du DAECH, ndlr] ». Hazem est également le prénom d’un copain à moi, syrien lui aussi. Je lui ai demandé ce que cela signifiait son prénom: » celui qui est tranché » [dans le sens déterminé, ndlr].

J’ai repensé à ce quadra sur ce banc, aux kilomètres qui l’avaient mené jusqu’ici à l’absurdité de nos vies si fragiles : il était fermier et s’occupait de ses poules sous le soleil de ses terres qui ont vu naitre les premiers dieux, ses terres fertiles arrosées à présent par le sang. Le cèdre y poussera-t-il moins bien l’an prochain? Je ne sais pas. De ses poules et de cette vie, il ne lui reste rien à cet homme, aurait-il pensé que tout cela ne durerait pas? Pense-t-on en prenant le bus, qu’un jour on se retrouvera à mille lieues de chez soi, qu’on se retrouvera à quémander le droit de vivre en paix comme une aumône quand cela nous semblait dû pour toujours? Que faire de tous ces gens à long terme?

Des camps de fortune, il y en a plusieurs sur Bruxelles mais une tente ce n’est pas une maison. J’aimerais dire à tous les complotistes que oui, ils ont peut-être raison, tout cela n’est peut-être que de la « propagande de guerre » pour citer Michel Collon, afin de légitimer des frappes en Syrie mais en attendant tous ces hommes et femmes sont à nos portes, que devons-nous faire? Combien de temps encore nous soucierons-nous de ces gens avant qu’ils ne passent de mode comme la liberté d’expression, Boko Aram ou Ebola?

Car tous ces gens n’existent que si l’on parle d’eux alors pas le choix, même s’il faut s’accommoder de la concurrence pitoyable des titres coup de poing, des chiffres qu’on ne sait pas vérifier, il faut se résigner à ce que les journalistes en fassent leur choux gras, il faut se résigner à bouffer du migrant à toutes les sauces [Réfugié est un statut juridique définit par la convention de Genève relative au statut des réfugiés et des apatrides, il s’agit d’une personne qui fuit son pays d’origine parce qu’elle craint d’être persécutée pour des raisons politiques, religieuses ou raciales. Pour être reconnu comme étant un réfugié, il y a des conditions légales à remplir, ce n’est pas automatique. C’est un statut voué à protéger. 

«  Migrant » n’est pas un statut légal, on peut devenir migrant pour des raisons économiques ou culturelles. Ce n’est pas encore la même chose qu’un immigré, l’immigration induisant une notion de durée puisqu’il y a installation, ndlr]. Alors qu’on en parle autant que les starlettes sur la riviera, demain des gens qui traversent la mer comme cela a toujours été le cas, ce ne sera plus la mer à boire: on aura d’autres divertissements-moi la première. La misère sera périmée comme les rêves, les idées, la bouffe qu’on gaspille. On n’en aura plus rien à Calais des migrants. Hum rions, puisqu’on peut rire de tout. Ils ne vivent pour nous que par l’information désinformée alors il faut ingurgiter cette malbouffe médiatique, souvent sans contenu.

En attendant la prochaine étape est-elle une proposition politique visant à ce que chacun ait « son propre réfugié domestique » comme en France et en Grande-Bretagne lors de la Grande guerre? [Accueillir les réfugiés belges étaient une manière pour les foyers de participer à l’effort de guerre, c’était un acte quasiment patriotique, il fallait alors être « vu » entrain de recueillir des migrants. Un jour dans l’Histoire présentée par Laurent Dehaussay, 10 septembre 2015, la première, ndlr]. Etre altruiste, voilà une mode sur laquelle il faut surfer [Par pitié, vérifiez tout de même l’intérêt des articles que vous partagez sur les réseaux sociaux, ndlr] le plus possible avant que l’habitude ne fasse sombrer ces gens une seconde fois mais dans nos esprits-pire naufrage qui soit-, avant que nos habitudes nous enlisent à nouveau et n’essoufflent nos élans d’humanité, avant qu’ils ne redeviennent invisibles donc moins humains et bafoués dans leurs droits, avant que l’hiver et la préoccupation d’avoir les fesses au chaud et le sapin décoré ne prennent le pas sur toutes autres choses quand d’autres auront encore les boules.

-Ecrit par Raiss Alingabo Yowali Mbi-law

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