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J’ai interviewé Mouna, elle photographie la lumière même dans les ténèbres

Récit de vie

J’ai interviewé Mouna, elle photographie la lumière même dans les ténèbres

J’ai interviewé Mouna, une photographe passionnée par les autres, qui parcourt le monde et capture les instants rares qui nous transportent dans d’autres vies. Son travail de photographe s’apparente d’abord à une étude sociologique, elle s’immerge totalement dans le quotidien des personnes ou des lieux qu’elle photographie, que ce soit en Palestine dans un camp de réfugiés ou bien au Brésil dans la favela.

« Au départ, je n’avais pas du tout cette idée de devenir photographe professionnelle. Après le bac, je me suis intéressée à pas mal de matières dont la sociologie car finalement c’était vraiment cette histoire de société et des gens autour de moi qui m’intéressaient. Je voulais aussi m’orienter vers le journalisme mais plus je m’y intéressais, plus j’avais l’impression qu’on survolait un peu trop les choses. J’avais envie d’aller au fond des sujets, d’aller vers les gens vraiment et de les comprendre.

La photographie, en fait, c’est un peu comme une grande excuse, dans le sens où ça te donne accès à tout : tu dis que tu veux aller faire des photos d’un lieu, d’un bâtiment et tu vas n’importe où. Au départ c’était donc plus une façon de rencontrer les gens et d’aller voir des choses qui m’intéressaient. »

De double nationalité franco-marocaine, Mouna est née et a vécu en France, mais elle entretient un lien très fort avec une partie de sa famille au Maroc. Les thèmes prégnants de ses photographies sont influencés par sa propre histoire qui l’a menée à se questionner sur les notions d’identité, de territoire et de frontière.

« Il y a des thèmes qui m’intéressent depuis longtemps, avant même de faire de la photographie : des histoires de territoires, d’identités, de mémoire… Comment est-ce que l’on construit notre identité ? Et enfin tous ces exils, ces frontières et ces déplacements des Hommes. »

Le premier projet photographique et le plus central de Mouna concerne un territoire opprimé, la Palestine, qui l’a accueillie à bras ouverts. Elle l’a mené à bien jusqu’à ce que l’état d’Israël, qui voyait son travail d’un mauvais œil, l’interdise de territoires palestinien et israélien.

« Je suis allée en Palestine pour la première fois en 2010, j’avais 22 ans et je n’avais aucun contact là-bas. Je voulais y aller depuis longtemps, on a des images de ce conflit depuis qu’on est gamin. Mais moi j’étais très intéressée par la poésie du monde arabe et notamment par celle de Mahmoud Darwich, un poète palestinien. Dans ses livres, il parle énormément de la vie du quotidien, de la beauté, de l’amour et je trouvais ça extraordinaire qu’on puisse parler de cette manière-là sur un tel territoire. Je me demandais comment ces gens vivaient au quotidien. Ce n’est pas que du conflit ouvert tout le temps, j’avais envie de voir dans quoi ils se réveillaient le matin, leur vie au quotidien. Ce n’est pas possible de se balancer des pierres toute la journée ! »

Mouna était hébergée dans un camp de réfugiés à Bethléem ou elle se sentait vraiment bien, c’était un refuge accueillant, qui a permis à son travail de prendre vie.

« J’aimais bien travailler là-bas, j’ai besoin de rentrer dans une communauté, de vraiment vivre à l’intérieur pour en exprimer quelque chose. Tout le boulot que j’ai fait a toujours été dans ce camps. Je suis partie deux mois la première fois, deux mois la seconde et j’y suis toujours revenue.
Sur une photo, il y a des hommes qui dansent sur le toit du camp, on voit bien que ce sont des gens qui ont une joie de vivre immense au cœur d’un putain de camps de réfugiés. Tu te dis que c’est ça la vie, qu’ils sont incroyables car ils ont une histoire très dure mais ils ont une volonté de vivre et une force hallucinante ! »

« Leurs vies sont déjà assez déterminées par ce conflit là pour qu’on les détermine encore une fois comme ça, leur quotidien, c’est pas ça. Mon boulot c’est de vivre dans un lieu et de trouver une image juste de ce que j’ai vécu. Avec la photo tu peux montrer tout ce que tu veux, si vraiment tu veux montrer des mecs qui jettent des pierres, tu sais exactement à quelle heure ça se passe et tu prendras des photos. Mais ce n’est pas représentatif de ce que tu as vécu et de leur quotidien à eux. Après ça, c’est ton éthique à toi et ce que tu décides de montrer.

Dans mes photos, j’ai voulu mettre en lumière la beauté incroyable de cette terre, la chaleur des gens et la façon très poétique dont ils parlent. Il y a un fond qui est très dur mais très puissant et émouvant. Il y a tellement de privations des libertés, de destructions et de morts dans la vie de ces personnes et en même temps, ils sont là quand même. Il peut y avoir de la beauté dans les choses très dures. »

Mouna devait repartir dans ce camp en 2013 mais c’est à ce moment-là qu’elle a été arrêtée. Pour aller en Palestine, il faut obligatoirement passer par l’Israël car c’est là où se trouve l’aéroport mais aussi parce que c’est l’État Israélien qui contrôle de façon exclusive et abusive toutes les entrées en Palestine.

« Tu n’as pas de visa avant de partir, ce sont les israéliens qui te le donnent sur place une fois que tu es à l’aéroport, c’est à ce moment-là qu’ils m’ont arrêtée la dernière fois. »
Mouna a toujours eu des problèmes à l’aéroport israélien de par son nom de famille et son origine arabe qui lui coûtaient des heures d’interrogatoire.

« Je pense que la première fois, ils m’ont laissée passer car ils se sont dit qu’à 22 ans, je n’étais pas vraiment un danger. Ils s’en fichaient mais ils m’emmerdaient quand même en me faisant comprendre qu’ils n’avaient pas envie que je vienne, du coup ça ne donne pas envie de le refaire l’année suivante et de revivre ça, les interrogatoires… La dernière fois, je pense que je suis tombée sur des personnes plus dures et plus zélées aussi. Ils ont tapé mon nom sur google et ils se sont rendus compte qu’il y avait une grande diffusion d’images, la première page était remplie de photos faites dans un camp de réfugiés. »
L’État Israélien qui a l’habitude de tout contrôler n’est pas friand de ce genre de publicité, il a donc interdit Mouna de territoire pendant dix ans et l’a enfermée dans un centre de rétention peu reluisant pendant trois jours, près de l’aéroport. Son arrestation et sa détention ont été relayées par plusieurs médias, dont rue89 qui en a fait un article.

Le métier de photographe c’est aussi ça, lorsque l’on parcourt le monde, que l’on va à la rencontre des autres et de l’inconnu, il faut s’attendre à devoir braver des interdits et des obstacles. C’est peut-être ce qui contribue à faire la passion du métier, ça n’est pas simple et ça nous engage directement. Mouna met cœur et âme sans concession dans ses projets, elle va au bout de ses idées et en ressort quelque chose de fort. Il faut être passionné et déterminé d’autant plus que le fait d’être une femme peut poser problèmes, comme souvent.

« C’est pas simple comme métier, dans le monde de la photo, c’est souvent des hommes que l’on envoie. En tant que femme sur certains lieux et sujets ça craint. J’ai pas mal travaillé dans les pays musulmans et c’est pas DU TOUT évident, faut le dire. Il y a des sociétés qui sont très dures avec les femmes. Tu dois te battre par rapport à ça et pour faire des images. Mais ça t’apporte d’autres choses aussi, nous les femmes nous avons un regard différent, une sensibilité naturelle et un rapport plus doux aux autres peut-être. Je pense qu’on nous livre plus de choses à nous. »

Après l’abandon forcé de la suite de son projet en Palestine, Mouna s’est rendue chez un ami en Egypte afin de tourner la page et y débuter un nouveau projet photographique.

Elle n’a jamais rencontré de problème en tant que femme en Palestine mais en Egypte, c’était tout l’inverse. L’Egypte a été reconnu comme étant le pire État parmi 22 pays arabes en matière de droits des femmes ndlr :Fondation Thomson Reuters. Les harcèlements sexuels, les violences, les viols ne cessent de croître et notamment depuis la chute du régime d’Hosni Moubarak.

« En me renseignant sur l’Egypte j’ai vu que 99 % des femmes disaient avoir déjà vécu un harcèlement sexuel et 97 % des violences sexuelles. Parfois on lit des choses et ce n’est pas du tout ce que l’on trouve sur place. Mais en Egypte, c’était vraiment pire que ce que j’imaginais !

La place de la femme et comment on la traite dans l’espace public, c’est terrible et je l’ai réalisé dès que je suis arrivée alors je me suis dit que j’allais travailler là-dessus. C’était vraiment dur de sortir dans la rue, il fallait se battre contre soi-même pour se dire «  j’y vais, j’en ai rien à foutre c’est pas grave s’ils m’insultent, s’ils me touchent.. » tout le temps. »

L’article écrit par Mouna sur les violences sexuelles contre les femmes en Egypte paraitra en octobre dans la revue papier Ballast n°3.

Le projet de Mouna est axé sur la place de la femme en Egypte, le tout sous forme de photographies mais aussi d’écritures qui s’articulent autour de rencontres avec des femmes et de discussions sur les violences sexuelles qu’elles ont subi.

« Plus je rencontrais ces femmes, pire c’était. Elles se sont faites violées en étant petites, ou violées par la police, insultées dans la rue, je n’ai jamais vu ça, c’est terrible.

Le sexe est un sujet totalement tabou dans les sociétés musulmanes. Par exemple une femme doit être vierge avant le mariage, donc si tu t’es faite violée c’est la honte tu ne peux en parler à personne et il ne faut surtout pas le dire car sinon tu vas être mise de côté. Si tu vas porter plainte, ça va se retourner contre toi, les flics vont dire que tu mens et en plus il existe un risque de se faire violer de nouveau. Du coup personne n’en parle. »

Pour la photographie et pour les autres, Mouna s’oublie et fait le vide autour d’elle afin de mieux s’imprégner de ce qui l’entoure. Il lui est impossible de dissocier sa manière d’être de sa manière de photographier.

« J’essaie de comprendre comment ça se passe autour de moi et ensuite je fais les photos en fonction de ça. Il peut se passer deux ou trois semaines durant lesquelles je n’en prends aucune. Je ne sais pas faire autrement et quand je ne le fais pas de cette manière, ça se ressent dans mes images et elles ne sont pas bonnes. Quand je me mets dans le boulot il n’y a vraiment que ça, je ne peux pas rentrer le soir chez moi et penser à autre chose ou être autre part.

Mais c’est parfois dur de sortir de ça dans le sens où tu te crées de nouvelles vies, de nouveaux environnements juste pour le boulot. Il faut bien garder en tête que ce n’est pas ta vie, et les retours à la réalité sont toujours difficiles. »
Mouna est actuellement exposée sur les berges de la Seine  « Photographique/photographie de genre » organisé par la Mairie de Paris du 8 octobre au 15 novembre. Une partie du projet « La peur » réalisé en Egypte lors de la Première Biennale des photographes du monde arabe est exposé  à l’Institut du Monde Arabe à partir du 15 novembre.

Enfin, son exposition personnelle sera présentée dans la municipalité de Pleumeleuc (Ille-Et-Vilaine ) « Chemins du monde » au mois de novembre.

-Ecrit par Claire Guérin

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