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Elle, était une ville. Il, était un voyage.

Invention

Elle, était une ville. Il, était un voyage.

 

 

 

J’avais beaucoup marché une semaine à peine après mon opération à la cheville. On a retiré cinq vis de mon péroné et une plaque de métal qui avait été placée suite à un accident antérieur; la chair était cousue et serrée dans ma botte. La codéine aide, surtout avec de l’alcool; ce n’est pas le point. Mi-mars à Montréal, l’hiver sévit encore et la nuit froide éclaircie les pensées. Il y a une couleur aux choses, une lumière Van Gogh; sous un ciel dégagé et la Lune sur la neige glacée. C’est long marcher entre l’Université de Montréal et le métro Rosemont. Traverser Outremont, vieux blocs appartements en briques. Quartier riche et juif, ils me donnent faim avec leurs sandwichs de viande fumée. La rue est large et chaque pas ramène au présent. C’est la nuit, c’est la ville. Après Outremont, le Mile End, Rosemont et surtout un viaduc d’où, perché on voit s’élever des clochers, des gratte-ciels et la montagne sombre au milieu des city lights. Chaque pas élance, éveille, c’est une méditation, une folie, une marche anodine devient intense en parcourant les rues. 

L’été, j’aurais pu assister à tous les party, les shows dans les festivals, les chilling entre amis qui commencent dans des apparts, mais qui finissent dans la rue. Tous ensemble et ivres. Souvent il faut aussi partir: en Amérique, dans l’est, c’est l’ouest qui appelle. L’ouest, mais ce n’est plus découvrir ou coloniser. C’est toujours les Rocheuses et le Pacifique, certes. Dans tout pays les citoyens le traversent. Dans toute ville les citadins errent. Une soirée littéraire dans le Plateau, une pinte dans un pub du Quartier Latin, une marche à travers le Quartier des Spectacles, un party dans un vieil appart de l’ouest du centre-ville. Tout ça et finir dans un bus de nuit vers le lointain nord de la ville. 

 

Je cite un ami : « Là où le métro se rend c’est pas des habitants. » Je peux aussi dire à la blague que la carte du monde se réduit à la carte du métro. C’est bête tout ça. 

 

Il y a le reste aussi, un Québec rural et nordique avec un mois de plus d’hiver  [ici l’hiver c’est la présence de neige et il y a 4 mois de neige à Montréal], un mois de moins d’été [à Montréal il y a 5 mois où il fait au moins 20 degrés et bien souvent 30-35 degrés]. Il y a un Québec de champs, de forêts, de collines, de lacs et de mers. Un Québec qui se sépare culturellement de Montréal et c’est triste parce que Montréal c’est ground zero. Elle est là la vie culturelle québécoise et sa lutte pour survivre. Survivre au chômage, aux fermetures d’usines, surtout à l’anglicisation des immigrants. Aux gens de Saguenay, de Gaspé, de Québec, Montréal fait peur comme Damas ou Détroit. Et nous, on s’en coupe de cette campagne, on vit au rythme de New York, Toronto et Paris.

 

Name dropping :

National Geographic April 1977, y’a un bel article sur le Québec.

Gilles Vigneault : « Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver. »

Émile Nelligan : « Comme la neige a neigée. »

 

Vous pourriez lire un roman au Atomic Café de la rue Ontario. Un capuccino et une bière rousse, j’aime. J’écrivais des vers en attendant le bus sous la neige au métro Joliette. J’écris pour laisser une image, vous pourriez vous endormir sur ce texte comme si c’était de la morphine. 

Je reste au quatrième étage dans un appartement ensoleillé. L’hiver on voit la neige dans les faisceaux lumineux des lampadaires éclairant les rues entre les maisons. 

L’été je pars dans l’ouest. Un ouest de l’autre côté des Grands Lacs et des forêts du nord de l’Ontario, des plaines du Manitoba et de la Saskatchewan, des Rocheuses de l’Alberta. Un Okanagan désertique où je cueille des cerises et des abricots. Il fait chaud, il ne pleut pas. La peau bronze. Les ouvriers agricoles sont francophones : Français ou Québécois. J’envoie des lettres à des amis de Montréal, des cartes postales à ma famille en banlieue de Boston. J’écris des poèmes qui fixent toute la vie d’évasion, de découverte et de lucidité devant un ailleurs. J’y rêve encore, y retournerais-je une troisième fois? Au bout de la route il y a Vancouver. Van, ville de gratte-ciel, de métro aérien, où la douceur de vivre se baigne dans le Pacifique; mais la rue des drogués, East Hasting, frappe d’horreur des fix d’héro-meth-crack à ciel ouvert sous les tours à condos de millionnaires. J’ai dormi en itinérant à Vancouver et à Seattle. J’ai fait du pouce à travers la Colombie-Britannique. C’est une si grande libération de se laisser aller ainsi, il y a moins de choix pour davantage de liberté et le sublime des montagnes s’imprime en fond d’écran des pensées. Neige éternelle et feu de forêt. La route s’étire, tout le stress est abolit par l’eau, la nourriture et la tente, car on vit juste de ça. Aucun réseau, le cellulaire est éteint dans la poche. Un carnet pour écrire. Dormir. Je peux aussi attendre le premier métro à Montréal chez McDonald’s avec un McDouble ajouté de sauce Big Mac. Il y a aussi le Pik Nik électronique chaque dimanche au parc Jean-Drapeau où hippie-hipster se confondent entre bière et MDMA. Je me souviens de Shitlake, le gros party de la Saint-Jean, Fête Nationale du Québec, à Oliver BC : des fous sautaient par-dessus l’immense feu de joie. 

La devise du Québec c’est : « Je me souviens… » et la plupart ignore la suite qui est : « …d’être né sous la croix et d’avoir grandi sous la rose. »

Croix, c’est la France catholique et royaliste. Rose, c’est l’Angleterre qui nous conquit pendant la Guerre de 7 ans. Un pays de cinq fuseaux horaire et demi. Le Québec n’est plus le Canada. Montréal est à mi-chemin du Pôle Nord et de l’Équateur, tout comme Bordeaux.

 Quand je vais à la SAQ, Société des Alcools du Québec, j’achète toujours un Bordeaux quand il est question de vin. Il coûte 20$, ce doit être pour un souper sinon ça vaut pas la peine et je me rabats sur un six pack de bière à 8,34 $ taxes incluses.

 À Montréal, y’a eu les Olympiques d’été de 76. Il en reste le Stade Olympique comme on dit. Il a la plus haute tour penchée au monde qui se dresse à 176 mètres au-dessus du sol. La Stade est tout blanc, en béton et en acier, de belles lignes épurées. Un diantre de bel éléphant blanc avec sa trompe. L’Université de Montréal, sur le Mont Royal, a sa tour Art-Déco haute de 100 mètres, construite en 1943 : belle joie moderne. Il y aura un observatoire en haut de la place Ville Marie au printemps 2016. La Place Ville Marie c’est un gratte-ciel de 44 étages et haut de 187 mètres construit dans les années soixante au centre-ville de Montréal. Il est le cœur d’un réseau de tunnels souterrains qui recoupe 30 km de corridors sous le centre-ville, ce qui évite de s’exposer inutilement au froid en hiver (c’est le plus grand complexe souterrain du genre au monde).

 En novembre dernier j’avais l’habitude de visiter l’incinérateur Dickson. C’est un ancien incinérateur à déchets des années 50 qui a été abandonné par la ville dans les années 70. Il se désagrège. Il a ses murs couverts de splendides graffitis. Il est muré depuis le printemps par d’épaisses plaques de métal. La ville attend qu’il s’écroule. La société va oublier ce 20e siècle d’excès industriel car il n’en restera bientôt que des banlieues et des canicules.

 Alors je vais rentrer chez moi, ou aller prendre un verre avec des amis en littérature à l’Université.

 

-rédigé par Francis Robindaine Duchesne

 

 

 

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