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22.06.2015

J’ai interviewé des sportives, elles dégomment la conformité.

Méryl Loisel par Méryl Loisel dans Témoigner 8 minutes

Les Dégommeuses, ce sont avant tout des femmes engagées, des sportives militantes. Venant d’horizons différents, « les Dégos » forment une équipe de football composée majoritairement de lesbiennes mais aussi d’« ami-e-s de ». Ensemble, elles -et ils- luttent contre les discriminations dans le sport, grâce au sport. Cécile Chartrain, la présidente de l’association créée en 2012, explique « qu’au départ, c’est une petite bande de copines qui s’est réunie pour participer à un tournoi de foot contre les discriminations. Nous avons commencé à nous voir le week-end pour jouer dans des parcs publics, puis a émergé le désir de se structurer pour plusieurs raisons ».

Rares sont les terrains de football à Paris et sa région, encore plus rares sont les espaces occupés par des garçons enclins à partager une place. « Une autre raison essentielle était que nous souhaitions combiner notre activité sportive avec des projets militants, étant convaincues que le foot pouvait être un vecteur de lutte contre les discriminations – sexisme, homophobie, racisme, etc – et de solidarité internationale ». Le cadre statutaire associatif a permis d’acquérir de facto une légitimité institutionnelle, des soutiens publics, des fonds et ainsi, poser les bases pour mener leurs actions.

À travers une démarche intersectionnelle, Cécile, les bénévoles et les plus de 80 adhérent-e-s véhiculent des valeurs simples basées sur le respect de toutes et tous, l’inclusivité, le partage. L’univers footbalistique dans lequel elles évoluent est considéré comme universel, à tort. La testostérone et l’hétérosexualité en sont effectivement les normes et laissent trop peu de place à des alternatives.

« Nous souhaitions combiner notre activité sportive avec des projets militants, étant convaincues que le foot pouvait être un vecteur de lutte contre les discriminations ».

© Adrienne Dechamps

© Adrienne Dechamps

Beaucoup de personnes sont donc laissées à la marge et en premier lieu, les femmes, comme le remarque la présidente des Dégommeuses. « Nous défendons notre vision inclusive du football à travers des actions de plaidoyer et sensibilisation mais aussi en essayant de montrer l’exemple dans notre fonctionnement interne. Notre équipe de foot est ouverte à toutes les filles, quel que soit leur âge, leur origine, leur orientation sexuelle, leur identité de genre [l’équipe compte plusieurs personnes trans], leur situation sociale. Nous travaillons beaucoup autour de la question de l’accessibilité de la pratique sportive pour les personnes en cours de demande d’asile ou qui ont obtenu le statut de réfugiés en France en raison de leur orientation sexuelle. »

Le club engagé est également ultra-accessible et flexible : la cotisation est fixée à 20 euros l’année ! Liberté, amusement, complicité en sont les maîtres-mots. Les adhérentes suivent leur propre rythme, il est possible de s’inscrire à n’importe quel moment de l’année, les membres s’engagent à travers les activités militantes ou sportives, ou même les deux, au gré de leurs envies. « Le plaisir partagé prime toujours sur la compétition. Des filles qui n’avaient jamais joué au foot de leur vie côtoient aujourd’hui des joueuses aguerries et nous ne faisons jamais de sélection par niveau lorsque nous engageons une équipe dans un tournoi. Lorsqu’on en engage deux, on essaye de faire en sorte qu’elles soient équilibrées. »

L’objectif des Dégommeuses est de créer un espace sécurisé et paisible, où l’on peut être soi et s’exprimer librement, sans craindre les remarques à propos de son orientation sexuelle, sa couleur de peau ou son identité de genre. En interne règnent la tolérance, l’acceptation des autres et de soi-même.

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© Adrienne Dechamps

Cécile ajoute que « lorsqu’on pense homophobie dans le sport, on oublie souvent que cela ne concerne pas que les garçons. Il existe aussi des formes d’ostracisation et d’invisibilisation des lesbiennes dans les clubs de foot, qui empêchent certaines personnes de s’épanouir totalement dans leur pratique sportive. On n’a pas forcément envie d’avoir à taire son orientation sexuelle dans les discussions de vestiaires ou cacher sa petite amie dans les soirées officielles, ni de subir des comportements sexistes de la part des dirigeants ». Évidemment, ces caractéristiques ne sont pas systématiques mais elles existent et ne sont pas rares. La peur du rejet ne permet pas de vivre pleinement, ni sereinement sa vie et ses passions.

« Lorsqu’on pense homophobie dans le sport, on oublie souvent que cela ne concerne pas que les garçons. Il existe aussi des formes d’ostracisation et d’invisibilisation des lesbiennes dans les clubs de foot. »

Les Dégommeuses ont donné vie à un espace où cette peur n’a pas lieu d’être et où l’on parle sport avant toute chose. Bien loin d’être déconnectées au sein de cet espace de pratique sécure, leurs actions sont essentiellement tournées vers l’extérieur. « Il s’agit de promouvoir la présence des femmes et des minorités dans le foot et d’utiliser ce sport comme levier pour lutter contre les préjugés et en même temps les questionner, déconstruire les stéréotypes. Pour ce faire, nous faisons du plaidoyer auprès des institutions sportives et politiques. Nous réalisons également des actions de sensibilisation en direction du grand public, notamment auprès des jeunes ; lesquelles peuvent prendre plusieurs formes : l’organisation de matchs, de temps de discussion, ou l’élaboration d’outils pédagogiques. » Mais pas uniquement.

La visibilité publique, comme l’ont démontrées de nombreuses luttes à travers le temps, est un facteur clé pour faire progresser les mentalités. Cécile met l’accent là dessus, pour elle la visibilité est autant libératoire que salutaire. « Nous nous efforçons de rendre visible notre point de vue dans les médias ou sur les réseaux sociaux. » À l’occasion de l’ouverture de la Coupe du Monde féminine de football, elles ont par exemple fait publier une tribune dans le journal L’Equipe, pour dénoncer le sexisme et les inégalités entre les hommes et les femmes dans ce milieu. Alors que les grands médias publient des photographies, légendées «les Belles de la Coupe du Monde » et sans être dénoncés, ces prises de positions apparaissent plus que nécessaires.

« Il s’agit de promouvoir la présence des femmes et des minorités dans le foot et d’utiliser ce sport comme levier pour lutter contre les préjugés et en même temps les questionner, déconstruire les stéréotypes. »

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© Adrienne Dechamps

Cependant, la visibilité implique de s’exposer au regard des autres et trop souvent au jugement, parfois lourd à porter. Facteurs de richesse une fois qu’on les a acceptées et qu’on peut composer avec, les différences sont parfois compliquées à gérer. Et les « Dégos » rencontrent de multiples difficultés pour faire bouger les lignes, à commencer par celles présentes sur les terrains.

« Plus que l’identité lesbienne de l’association ,qui n’est pas forcément connue des gens qu’on croise sur les terrains de foot, d’ailleurs, c’est le simple fait d’être des filles jouant au foot qui pose problème à certains », précise Cécile. « Il faut vraiment lutter pour se faire une place et la conserver. Il y aurait un tas d’anecdotes à raconter à ce sujet. On se confronte très régulièrement au refus des hommes de libérer les terrains à l’heure où est censé commencer notre créneau. Il faut trouver la patience de « négocier », alors même que l’attribution des créneaux a un caractère officiel. »

Les observateurs depuis la touche, ou les hommes occupant le terrain quelques minutes avant, y vont régulièrement de leurs commentaires sexistes, moqueurs, désobligeants. Parfois les choses prennent une tournure plus grave. En janvier dernier, les Dégommeuses ont été attaquées violemment par un dirigeant de club entrainant des adolescents. Cécile revient sur cet événement particulier, d’ailleurs relayé dans les médias.

« Il a commencé à nous insulter au moment de la passation des terrains. Visiblement, il vivait très mal le fait que « son terrain » soit réquisitionné par des filles ; il est parti en vrille tout seul, tout de suite [« vous voulez nous emmerder, on va vous emmerder encore plus », « je vais te faire bouffer mes couilles dans ta bouche »…]. Il a ensuite poussé une de nos joueuses et a fini par dire aux jeunes : « regardez, applaudissez les lesbiennes ». On s’est retrouvées avec 30 gamins en train d’applaudir et de crier « bouh les lesbiennes » ! On peut pardonner à des ados – ils ont été pris à parti par leur coach, dans quelque chose qui les dépassait, dont ils ne se rendaient pas forcément compte de la portée. En revanche, nous avons tenu à porter plainte contre leur pseudo « éducateur », en espérant que cela débouche sur une décision de justice exemplaire. Au-delà de l’aspect répressif, cela nous conforte dans l’idée qu’il serait grand temps d’imposer des modules de sensibilisation contre les discriminations et stéréotypes de genre dans la formation des éducateurs, encadrants et dirigeants sportifs. »

© Adrienne Dechamps

© Adrienne Dechamps

Ces faits choquants, trop souvent banalisés, soulèvent la question de l’occupation même des terrains et des problèmes que posent à certains une présence féminine au sein d’espaces rattachés systématiquement à un monde masculin. L’éducation puis l’exemplarité des responsables de clubs peut permettre de bouleverser un ordre établi et instauré depuis longtemps, au sein même des plus hautes instances, réputées conservatrices – la Fédération Française de Football est majoritairement composée d’hommes, hétérosexuels et de personnalités blanches par exemple.

C’est ce pour quoi militent les Dégommeuses : plus de représentativité. Puisqu’en plus des soucis sur les terrains, les joueuses rencontrent des obstacles avec ce que Cécile qualifie de « lesbophobie institutionnelle », ce point de vue réducteur porté par les institutions politiques et sportives. Ces dernières ont tendance à vouloir faire disparaître les lesbiennes ou bien, à considérer qu’elles peuvent uniquement s’exprimer en toute légitimité sur des enjeux liés à la lesbophobie, et l’homophobie par extension. C’est une caractéristique que l’on peut retrouver dans tous types de discriminations, qu’elles portent sur l’âge, l’origine ou le sexe.

« En ce qui concerne les institutions du football, en France, elles sont dominées par des personnes qui pensent que pour attirer davantage de joueuses et de spectateurs, il faut se défaire du cliché de la footballeuse « hommasse » – garçon manqué ndlr – et dans l’esprit de beaucoup de gens, malheureusement, cela est synonyme de lesbienne. Jusqu’à présent, cette perception les a conduit à proposer des plans de féminisation du football qui se basent sur une communication ringarde, voire rétrograde, visant principalement à rassurer le public sur le fait qu’on peut jouer au foot tout en restant une « vraie » fille , c’est-à-dire répondant aux normes traditionnelles de la féminité. Cette approche a des effets très pervers dès lors qu’elle va de paire avec une incitation des joueuses lesbiennes à cacher leur homosexualité et un refus de mettre en œuvre des politiques de lutte contre l’homophobie dans le foot féminin. » Pour preuve, aucune joueuse de football en activité n’a jamais fait de coming-out en France.

« La perception de la footballeuse « hommasse » a conduit à proposer des plans de féminisation du football visant principalement à rassurer le public sur le fait qu’on peut jouer au foot tout en restant une « vraie » fille , c’est-à-dire répondant aux normes traditionnelles de la féminité. »

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© Adrienne Dechamps

Les Dégommeuses dénoncent et cherchent ainsi à donner de la voix pour toutes les femmes discriminées, pour les gays, les transgenres, les lesbiennes. Quiconque n’est pas conforme aux standards imposés par la société ou aux canons traditionnels de la féminité souffre « de ces formes de rappel aux normes ». Cécile et son équipe pointent du doigt tous ces stéréotypes grâce aux actions qu’elles mènent, à la liberté de parole dont elles disposent et à ce refus des faux-semblants, gagnés grâce à leur indépendance financière [elles génèrent leurs propres fonds via l’événementiel et appels à projets notamment] et leur capacité à exister publiquement et médiatiquement. Ce qu’elles n’auraient pas forcément si elles étaient des sportives de haut niveau sous contrat -elles le reconnaissent volontiers.

Ces femmes sont hyperactives pour la bonne cause, leurs projets sont foisonnants et leur champ d’action est large. Il serait en effet simplificateur et dommage de réduire les Dégommeuses à des revendications uniquement homosexuelles. « Nous travaillons à l’élaboration d’une brochure dont le but sera à la fois de donner envie aux filles de faire du foot, les aider à se sentir plus légitimes sur les terrains de foot, mais aussi de valoriser la mixité auprès des garçons, déconstruire certaines représentations dépréciatives du foot féminin. Nous organisons aussi une série de matchs de futsal avec des publics socialement défavorisés ou discriminés ; des matchs auxquels nous essayons d’adosser un moment de discussion autour du vécu des discriminations. C’est particulièrement intéressant parce que cela nous permet de questionner nous aussi nos propres représentations ; sur les jeunes des quartiers, les personnes en situation de handicap, etc. » L’association a notamment obtenu le prix « Coup de Coeur » de la Fondation SNCF, catégorie sport, pour cette dernière action.

« Cela nous permet de questionner nous aussi nos propres représentations ; sur les jeunes des quartiers, les personnes en situation de handicap, etc. »

Par ailleurs, le volet solidarité internationale est très important et occupe une place particulière pour les membres des Dégommeuses. Elles ont développé un partenariat avec une équipe de football lesbienne sud-africaine, le Thokozani Football Club et travaillé ensemble à la réalisation d’un documentaire qui est encore projeté dans de nombreux festivals LGBT et féministes, dans le monde entier.

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© Adrienne Dechamps

Les Dégommeuses, c’est un groupe soudé qui permet de se sentir plus forte grâce aux autres et qui répand la joie. Ce sont des femmes qui souhaitent simplement jouer ensemble, progresser, rencontrer des individus, aux parcours cabossés, d’autres personnalités hautes en couleur et engagées. Une chance extraordinaire pour Cécile. « Cela permet de contrecarrer une vision trop souvent victimisante des minorités, et surtout d’expérimenter des solidarités inédites. Cela a pour nous une valeur politique, dans le sens où ça nous permet de défendre une vision de la société où les différentes communautés peuvent collaborer, voire se renforcer mutuellement, tout en affirmant leurs singularités ».

Les particularismes, intelligemment mis en avant, nous enrichissent, et les Dégommeuses en sont une jolie preuve.

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